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Et si Marx était le premier antimarxiste ?

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Desservi par des disciples qui n’ont réussi ni à dresser le bilan et les limites de sa théorie, ni à en définir les normes et le champ d’application, Marx a fini par prendre figure de géant mythologique, symbole de l’omniscience et de la toute-puissance de l’homo faber forgeron de son destin. Retour sur l’interview de Maximilien Rubel donné au Matin le 30 mars 1983.

Que pensez-vous de la façon dont on célèbre la mort de Marx ?

Marx n’est plus seulement « l’homme le plus haï et le plus calomnie de son temps », comme croyait le constater Engels en prononçant l’éloge funèbre devant la tombe de son ami ; cent ans après sa disparition, cet homme haï et calomnié est aussi le plus glorifié. Quant aux multiples façons dont cet homme sera célébré, les premiers signes et discours laissent présager un cafouillage babélique des tenants du savoir et du pouvoir, heureux de pouvoir exhiber leur narcissisme aux dépens du penseur momifié.

Cent années de marxisme appliqué, et même triomphant, offrent-elles l’occasion de dresser on bilan définitif de la valeur et des insuffisances des théories de Marx ?

Ce que vous appelez le triomphe du marxisme appliqué relève précisément de la théorie critique de Marx. Cette critique est triple. Elle a pour objet l’idéologie, la politique et l’économie. Par là même, le marxisme triomphant tombe sous la catégorie des idéologies mystificatrices, principale cible de cette critique. Comme lors des commémorations précédentes, la validité de l’enseignement marxien est confirmée par les phénomènes de crise réels plutôt que par les spéculations des exégètes, qu’ils se réclament du marxisme ou non.
A la lumière des cent années d’histoire qui nous séparent de la mort de Marx, la contribution scientifique de l’auteur du Capital peut être comparée à un miroir grossissant dans lequel l’humanité souffrante qui pense et l’humanité pensante qui souffre – donc l’immense majorité de notre espèce – peuvent déceler le secret d’un destin tragique. Marx, homme de science, n’a pas hésité à diagnostiquer dans nos sociétés civilisées la barbarie lépreuse, la barbarie engendrée au sein même de la civilisation.

Selon vous, la clairvoyance scientifique de Marx peut-elle aider à discerner les traits communs des deux systèmes qu’on oppose généralement : le capitalisme et le socialisme soviétique ?

Plus exactement la similitude foncière entre le vrai capitalisme et le faux socialisme. La vérification de l’analyse scientifique de Marx doit être recherchée avant tout dans les documents officiels, descriptifs et statistiques, dans les enquêtes faites « sur le terrain ». C’est là que nous découvrons la confirmation de la théorie marxienne des crises. Ce sont des faits et des chiffres précis qui obligent les nouveaux prophètes de l’apocalypse à parler concrètement d’holocaustes et de génocides, alors que sur des continents entiers se dresse le spectre de la famine et qu’aux horizons de notre petit univers se profilent les machines de mort inventées et fabriquées selon les uns pour sauver la paix, selon les autres pour précipiter notre espèce dans le gouffre du néant …

Vous avez souvent dénoncé le marxisme comme la mythologie du XXe siècle et vous rappelez avec la même insistance l’avertissement lancé par Marx à ses premiers disciples et admirateurs : « Ce qu’il y a de certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste. » Qu’est-ce qui vous apparaît le plus choquant dans le mythe marxiste ?

Lorsque Marx a pris connaissance, vers la fin de sa carrière, des premiers échos suscités par son travail théorique, il a déclaré à un ami qu’il lui faudrait employer vingt secrétaires pour réfuter tout ce qui avait été dit ou écrit à son sujet. Aujourd’hui, après cent années de « querelle autour de Marx », il en faudrait bien davantage. Mais si j’avais à signaler les deux principaux contresens et types de mystification contre lesquels je ne cesse de m’élever, je nommerais d’une part la légende de la fondation et, d’autre part, le mythe du « socialisme réel » formule en usage dans les pays de l’Est.

Quelle est, selon vous, la nature exacte de ce mythe ?

Il n’existe pas, dans les écrits publiés et inédits de Marx, la moindre trace d’un projet de fondation. Prétendre, par exemple, que « Marx est le fondateur du marxisme » prêterait simplement à rire si cette formule absurde en elle-même ne se rencontrait pas dans des publications aussi sérieuses que certaines grandes encyclopédies imprimées dans nombre de pays.

Comment Marx se voyait-il ?

Il existe une déclaration faite par l’auteur du Capital quelques mois après la publication de cet ouvrage, aveu propre à nous éclairer sur la façon dont il tenait à se situer lui-même par rapport à ses maîtres ou précurseurs. J’ajouterai en passant qu’ayant nourri pendant plus de trois décennies l’espoir de convaincre des éditeurs suisse et allemand de la nécessité de produire une édition intégrale des œuvres de Marx – projet que je souhaitais réaliser sous l’appellation d’Edition du jubilé 1883-1983 – je pensais faire inscrire en épigraphe, sur chacun des trente-cinq volumes prévus, ce propos quasi confidentiel adressé par Marx à sa fille Laura, épouse de Paul Lafargue, alors en voyage de noces en France :

« Tu te dis sans doute, ma chère enfant, que j’ai pour des livres un amour irraisonné, puisque je t’en rebats les oreilles hors de saison. Mais tu te trompes. Je suis une machine, condamnée à dévorer les livres et à les jeter ensuite, sous une forme changée, sur le fumier de l’Histoire. »

C’est cette passion boulimique pour la connaissance en toutes choses qui nous explique – outre la « misère bourgeoise » – pourquoi Marx, loin d’avoir fondé un système de pensée, n’a laissé qu’une œuvre inachevée.

Comment vous, auteur de Marx critique du marxisme, vous différenciez-vous des interprétations marxistes traditionnelles ?

Voici, en bref, la thèse que je défends : la révolution russe a fait son entrée sur la scène historique sous le signe du faux. Elle s’y est inscrite sous de faux noms, car elle ne fut, et ne pouvait être, ni prolétarienne ni socialiste. Conformément à cette «  loi économique du mouvement de la société moderne  » que Marx prétendait avoir révélée, la révolution de 1917 a inauguré un processus de transformation et de développement qui ne pouvait être « prolétarien » qu’en ce sens : il a fait naître un prolétariat moderne, un Etat moderne, une économie moderne. Bref un système de domination et d’exploitation moderne de l’homme par l’homme. La fonction historique du parti bolchevik, démiurge de cette transformation créatrice du mode moderne de production capitaliste, était celle d’une bourgeoisie bonapartiste, encore toute marquée des vestiges des rapports socio-politiques hérités du régime tsariste...

Comment expliquez-vous alors que Lénine ait réussi à imposer à son parti et à tout un mouvement social international le dogme de la « dictature du prolétariat », modèle valable pour les partis communistes du monde occidental ?

Marx nous a fourni une réponse plausible à cette question, en affirmant que les idées dominantes dans un pays sont les idées de la classe dominante. C’est exactement le cas du nouveau pouvoir dans la Russie de Lénine et de Staline. L’innovateur en matière de marxisme en tant que négation de l’enseignement de Marx, ce fut Lénine. C’est à lui que les nouveaux maîtres de la Russie post-tsariste doivent la conception... stalinienne de la dictature du prolétariat. Voici ce que Lénine apprenait en avril 1918 à ses compagnons qui se préparaient alors, quelques mois après le coup d’Etat d’Octobre, à l’exercice du pouvoir baptisé « prolétarien » :

« L’expérience incontestable de l’histoire démontre que, dans l’histoire des mouvements révolutionnaires, la dictature des classes révolutionnaires fut très souvent exprimée, soutenue et réalisée par la dictature de personnes individuelles. (...) C’est pourquoi il n ’existe pas la moindre contradiction de principe entre le démocratisme soviétique (c’est-à-dire socialiste) et l’emploi du pouvoir dictatorial de personnes individuelles. »

Et pour élargir le champ d’application de cette trouvaille théorique, Lénine rappelait que la distribution et le contrôle des tâches dans la grande industrie mécanisée exigeaient eux aussi

« une unité inconditionnelle et rigoureuse de la volonté, celle-ci dirigeant le travail commun de centaines, de milliers et de dizaines de milliers d’hommes. Mais comment l’unité rigoureuse de la volonté peut-elle être assurée ? Par la soumission de la volonté de milliers à la volonté d’un seul. »

Au passage, il n’est pas inintéressant de noter que le Dictionnaire critique du marxisme récemment publié aux PUF par des érudits marxistes d’orientation léniniste ait omis de relever la définition elle aussi classique et combien surprenante de « dictature du prolétariat », cet abécédaire apologétique du bolchevisme consistant à éviter, par principe, les définitions des concepts recueillis. Toute définition étant, selon Engels et Lénine, sans valeur pour la science, nous pouvons nous féliciter de cette omission... dialectiquement justifiée.

Maximilien Rubel, anciennement membre du Groupe révolutionnaire prolétarien est un marxologue naturalisé français. Conseilliste, il était un spécialiste internationalement reconnu de Karl Marx.


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