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Masque et validisme

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On entend beaucoup que la critique du port du masque serait une position validiste. Dans le récent article Lettre à propos de ReinfoCovid on parle même de « discours libéral empreint de darwinisme social ». Seulement voilà, la critique du masque n’est pas et ne doit pas être le seul fait des confusionnistes. Porter une critique politique du port du masque n’empêche pas de porter des critiques sur les restrictions autres des libertés (loi séparatisme, sécurité globale, verrouillage des libertés de déplacements...) et vient poser la question aux mouvements antiautoritaires : quelle organisation collective pourrait répondre à une épidémie ? Comment construire des réflexions collectives basées sur des réalités complexes et non sur des simplifications manichéistes ?

Avant d’expliquer ma position vis-à-vis du masque je préfère situer d’où je parle. Je ne suis pas une personne dite « à risque ». Mon enfant est porteur d’une trisomie 21 donc considéré comme « à risque ». Je connais de près ou de loin un certain nombre de personnes (enfants comme adultes) catégorisées comme non valides : trisomie 21, TSA (trouble du spectre autistique), dépression. Et si je n’ai pas l’intention de parler à leur place je vois et j’entends la souffrance immédiate et potentiellement future que le port du masque de manière automatique occasionne. Car oui, il ne s’agit pas d’être « anti-masque » mais de réfléchir à ce que permet et ce que limite son utilisation. En médecine occidentale une donnée majeure est la fameuse balance bénéfices/risques. Mais dans le cas du masque cette variable est totalement occultée. Pourtant, ce n’est pas parce qu’il ne s’agit pas de molécules qu’il n’y a pas de risques.

Concrètement quels en sont les bénéfices ? Limiter fortement - dans des espaces fermés - la propagation d’un virus dont on sait qu’il a un taux de mortalité relativement fort. C’est important, tout autant qu’aérer par exemple puisque le masque a rapidement un effet très limité si l’environnement reste clos. Il faut aussi relativiser son efficacité entre l’expérimentation scientifique qui prend un port du masque propre, manipulé correctement, mis correctement et la réalité. Le masque jetable est une catastrophe écologique et l’utilisation du masque lavable me semble bien loin de la réalité scientifique. Il n’empêche qu’il reste une barrière contre les projections directes et les aérosols.

Risque pédagogique

Le premier risque qui me semble important de pointer est un risque pédagogique. On connaît l’importance de l’observation et de l’imitation dans nos apprentissages. Malgré toutes les mesures de distanciation possibles, l’être humain reste un animal social. Mais pour imiter encore faut-il voir. Voir quoi ? Plus de la moitié de notre communication n’est ni verbale ni orale. Une bonne partie passe par le visage : des dizaines de muscles faciaux s’actionnent pour créer des milliers d’expression différentes. On ne les décrypte que parce qu’on les a observées en contexte. On connaît également l’importance du visage pour les tout-petits dans la construction des repères spatiaux, de la conscience de son propre corps... Tous ces apprentissages sont bouleversés par le port du masque. Et une partie des recherches actuelles en neurosciences tendent à montrer qu’il y a certaines acquisitions qui, si elles n’ont pas lieu à un certain moment, ne pourront pas se faire plus tard (notamment avant trois ans). Alors, jusqu’à quel point le port du masque, en plus du contexte global, perturbe-t-il le développement de certains enfants ? A vrai dire pas grand-monde cherche à y répondre : la pédagogie, la construction des individus, tout ça est toujours mis en arrière plan par rapport à d’autres priorités. Aujourd’hui (comme dans la période hygiéniste après 1945) c’est la question de la santé. Comme la question économique.

Pourtant, la santé n’est pas que le fait d’être infecté ou non par un virus (fût-il grave) : c’est une globalité physique (dont le développement fait partie) et psychique. Alors, face à tout ce qu’empêche le masque pour les enfants qui se retrouvent toute la journée face à des visages cachés on peut clairement se demander : le risque au long terme vaut-il le bénéfice ? Bien sûr comme il s’agit de long terme et de construction d’individus aux facteurs tellement multiples, rien n’est quantifiable, modélisable, donc cette donnée n’est pas prise en compte.

Double peine

Pour les enfants porteurs de handicap c’est souvent la double peine : Les enfants (ou adultes) avec des troubles du spectre autistique pour qui analyser le visage est central dans l’interaction ? Les enfants (ou adultes) malentendants qui ont besoin de lire sur les lèvres ou du visage qui est partie intégrante de la langue des signes ? Les enfants avec des difficultés d’apprentissages, des troubles cognitifs, ... qui ont encore plus besoin d’observer pour imiter les mouvements du visage pour accéder aux émotions comme à la parole ? La liste serait longue mais elle montre bien qu’une fois de plus les personnes dites non valides sont les premières à être pénaliser par le port du masque généralisé. Elles sont souvent aussi celles qui sont le plus en danger face au Covid, comme quoi il y a sûrement des positions à trouver plus complexes que : le masque c’est génial ou c’est horrible. Ou les anti-masques sont validistes. En plus d’être les personnes sur qui le port du masque peut avoir un impact plus fort, un certain nombre d’enfants porteurs de handicaps sont également ceux qui vont y être le plus longtemps exposés. Internes dans des instituts médico-sociaux, hospitalisations régulières, séances de rééducations en supplément des journées habituelles... Ainsi, certains enfants ne voient plus que des personnes masquées. Ce ne sont pas les seuls, pensons aux enfants ou adolescents placés dans les centres de l’aide sociale à l’enfance. Comme quoi le masque n’a certainement pas que des bénéfices.

La question du bien-être psychique

Un autre risque qui me paraît important est la question du bien-être psychique. Il est certain que le port du masque n’est absolument pas la seule cause de l’ambiance particulièrement anxiogène. Mais on ne peut nier qu’il a un impact, que la vue permanente dans l’espace public de personnes masquées agit comme la vue des patrouilles sentinelles : un rappel constant de la peur à avoir. Et si ce rappel nous touche tous, certain·e·s y sont plus sensibles. Les personnes qui vivent une dépression sont particulièrement touchées tout comme les personnes avec des phases de déprime plus ou moins intenses. La prescription d’antidépresseur a doublé depuis le début de la pandémie. Comment prendre soin les un·e·s des autres malgré le ou les virus ? Comment rester en lien malgré toute la « distanciation sociale » ? Nous avons sûrement beaucoup à apprendre des personnes immunodéprimées et de leurs proches qui ont lutté ensemble avec les difficultés psychiques et virales que cela entraîne. Et ces questions sont particulièrement importantes quand on pense au réchauffement climatique qui avance et aux futures maladies qui pourraient sortir du permafrost.

Le complotisme est fort parce qu’il part de ressentis. Nous ne devons pas nier ces ressentis mais construire une analyse critique à partir de ceux-ci. Critiquer le masque ou les mesures sanitaires n’est pas le discours gouvernemental ni un discours validiste ou libéral. Cela peut l’être, mais nous ne pouvons nier que toutes les mesures actuelles s’accordent très bien avec un monde de surveillance généralisée, d’individualisme face au danger et au capitalisme galopant. A nous d’y apporter de la complexité, de construire une critique où la solidarité et l’adaptation aux situations locales et individuelles priment.


P.-S.

L’illustration est tirée du numéro 67, février-avril 2021, de Creuse-Citron.


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