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Hommage à Armand Robin, poète traducteur

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Autrefois, on disait que « les uns font les autres », notre héritage familial, ainsi que le jeu des rencontres nous influencent tout au long de la vie, forgent notre caractère et nos convictions. Aujourd’hui on parle plus volontiers d’invention de soi. Dans cet enchevêtrement idéologique, Armand Robin a montré, il y a plus d’un demi-siècle un chemin résolument autre, consacrant sa va vie aux écoutes radiophonique mondiales, à la diffusion de paroles par lui libérées.

Poésie et invention de soi : Armand Robin poète polymorphe

Le partage de soi est aujourd’hui soumis à bien des débats. Les réseaux sociaux sonnent comme un complot ourdi contre la notion classique d’individu, renforçant sa solitude, et le condamnant à l’amnésie de sa finitude.

Confrontées à ces outils sulfureux et nouveaux, court-circuitant les relations des corps au profit de l’écran, les masses sont aujourd’hui soumises à un déferlement de fake news, délaissant un sens critique trop cher payé pour sombrer dans le populisme.

Quantité contre qualité ? Peut-être pas si on considère le formidable essor de l’information dont nous sommes les témoins. La culture est bien cette connaissance dont nous sommes les passeurs, et qui nous traverse à la manière d’une rencontre.

Je voudrais présenter un personnage inclassable et touchant, précurseur comme le sont les plus grands. Parmi les femmes et hommes qui n’auront pas renoncé à la responsabilité qu’est la condition humaine, Armand Robin aura interprété sa singularité de manière tout à fait particulière.

De tous temps les artistes, auteurs, et poètes incarnent le lien social. Ce n’est pas qu’une partie de la définition, ou une simple injonction à se créer une identité, à développer des liens comme sur les réseaux sociaux. Créer cela suppose de montrer, la mise en partage de soi est obligatoire. Ce que l’avant-garde a de précurseur deviendra un jour la norme.

Armand Robin poète polymorphe

Le poète a construit sa vie autour d’une abstraction, devenue la condition de sa vie parmi les autres entre quête d’altérité et refus du monde. Il traversa le miroir de sa propre identité pour une vertigineuse « vie sans moi ».

Sa biographie saura marquer les mémoires : « l’enfance paysanne, la pauvreté d’une famille nombreuse, l’apprentissage forcé du français, puis la réussite scolaire et la révélation du ‘’prodigieux don des langues’’ » (Françoise Morvan).
Ce don l’amènera à traduire poème après poème plus d’une centaine d’auteurs , un impressionnant corpus dans plus d’une quinzaine de langues.

Il sait se faire tour à tour linguiste et anthropologue dans des textes d’étude qui sont autant de recueils de fulgurances. Son roman comme le Temps qu’il Fait (1942) est nimbé d’une aura pastorale et mystique.

Son oeuvre se base sur cette opposition : constituée à 95% de poèmes traduits, le poète se veut submergé par les autres, pour ne laisser qu’un humble individu sans moi, apatride, d’une identité multiple, de tous les pays, de toutes les langues de l’esprit. S’inscrivant contre le droit de propriété, il souhaite « pouvoir parler dans la langue de tout pays qu’on aura privé d’expression » [1].

Armand Robin s’était fait un métier, celui d’écouteur de radio, La Fausse Parole (1953) est un recueil de chroniques qui met dos-à-dos les idéologies des grands blocs Est et Ouest et l’hypocrisie des discours dominants. Son talent d’écoute est en fait un véritable cristal d’analyse, déjouant les pensées de l’époque.

Mais on aurait tort de prêter à Robin une stratégie de carrière, son œuvre est délibérément complexe, il la savait indésirable. C’est également un témoignage sur la construction d’une identité d’un type nouveau, véritable spéculation sur la mise en partage.

L’écoute des radios du monde entier résonne en un jeu de traductions, avec des écrits poétiques en prose, ou en vers, et des écrits politiques que l’auteur ne semble pas investir en propre, leur préférant peut-être une trajectoire inclassable et solitaire, allant jusqu’à proclamer son inexistence.

Robin fit de sa vie un théâtre d’ombres. Le mystère est ce qui résiste autour d’un homme qui fut ami de Georges Brassens. Refusant les honneurs et la facilité avec entêtement et jusqu’à l’outrance, il traversa une période troublée dans un défi permanent à l’autorité, ce qui semble avoir précipité sa fin.

Le créole de l’intérieur ?

En fait Robin se joue de tout et surtout de lui-même. Peut-être à un moment donné s’est-il permis de se perdre dans le vaste poème mondial.

Je choisis de voir dans son caractère intransigeant une forme d’invention de soi par le recours à l’altérité. Du moins nous faut-il aujourd’hui, à l’heure du paradoxe entre accès à une information mondiale et crispations frontalières, s’inspirer du poète qui était à l’œuvre et à l’étude, et qui semble nous rappeler que rien n’est acquis.

Plus important encore on voit que la culture est un levier phénoménal. Nul oubli n’est à déplorer quand le pouvoir d’invention est ainsi à l’œuvre. L’histoire est bien ce que les hommes et les femmes font, pour conférer à l’autre sa place, par la reconnaissance de l’altérité contre le narcissisme identitaire.


P.-S.

En complément on peut aller sur l’excellent site A contretemps, « Bulletin de critique biographique » libertaire.

  • Sur sa collaboration au Libertaire de 1945 à 1948 où il n’aura cesse de dénoncer le mirage du stalinisme et du Comité national des écrivains (CNE), créé notamment par Paul Eluard, ce « syndicat de littérateurs bourgeois et de geôliers de l’esprit » :
    http://acontretemps.org/spip.php?article196
  • Sur sa participation de 1951 à 1953, à une émission mensuelle de la Radio-Télévision française, « Poésie sans passeport », qui permit à Robin de pousser plus avant son incroyable expérience de « non-traduction »
    http://acontretemps.org/spip.php?article205

Notes

[1Les Poèmes indésirables, p.209, in Écrits oubliés, Edtions Ubacs, 1986

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