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Record battu mais bien caché : une ferme-usine de 2550 vaches en Haute-Vienne

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Une ferme de 2550 vaches devrait alimenter un méthaniseur industriel à Saint-Junien-les-Combes, près de Bellac, à moins de 400 m des premières habitations et à moins de 100 m du complexe sportif ! Ce projet a été mené en secret, sans aucune concertation. Encore un bel exemple de greenwashing agro-industriel.

En juin 2017, un simple panneau « avis au public », prévient les habitants de Saint-Junien-les-Combes qu’un dossier est mis à disposition du 7 juin au 5 juillet, au sujet d’un projet de la société Enedel. Les riverains s’interrogent et essaient non sans mal d’obtenir plus d’informations. Ils découvrent qu’Enedel est une société unipersonnelle créée en 2014 par M. Delachaux, la même personne qui possède la ferme de Francour, ou SCEA Domaine de Berneuil, qui jouxte le village. Le projet est l’installation d’un méthaniseur géant, qui servira à produire du gaz, puis de l’électricité. Malgré des questions écrites posées par des habitants, après une réunion infructueuse en juin, aucunes réponses satisfaisantes ne sont fournies, notamment au sujet des dégâts dans l’environnement, des déchets, de l’eau.
Une seule certitude, l’ampleur du projet. Les bâtiments seront composés de 5 garages fermés de 6 m de haut, entre 36 et 40 m de long, de largeur 6,5 m, ouvrant sur une plate-forme ouverte et plusieurs autres bâtiments annexes, alors que le permis de construire annonce seulement 135 m² constructibles ! Les stabulations pour nourrir ce méthaniseur existent déjà (une dizaine, de 1 000 m² chacune et, depuis 2014, deux autres de 2 500 m² au sol chacune), construites là encore sans aucune concertation et en toute discrétion. Ils ont même obtenu l’autorisation de construire une des stabulations à 70 m de la chapelle Saint-Eutrope (le minimum légal est de 100 m).

La vache : une machine à chier et à pisser

Dans ce camp de concentration animale, la vache devient une machine à chier et pisser pour créer de l’électricité : « … tel un ouvrier devant sa machine, la vache est coupée de la nature, enchaînée à la production comme la chèvre à son piquet. Et telle une machine-outil, elle doit avoir du rendement, car, plus elle mange, plus elle pisse et chie de l’électricité ! C’est pour cela qu’elles doivent vivre concentrées pour toujours chier et pisser au même endroit. » [1]

Pas moins de 35 500 t par an de matière sera « traitée ». Ce qui restera de la méthanisation - 19 000 t de déchets sous forme de matière non organique riche en azote volatile - sera répandu sur les terres, une catastrophe pour les nappes phréatiques, d’ores et déjà polluées par des épandages intensifs. Cette entreprise n’a d’autorisation que pour traiter 23 t par jour de fumier, en gros 9 000 t par an. Qu’à cela tienne, on va produire du maïs pour compléter l’apport au méthaniseur. Autant de surfaces agricoles perdues au profit des cultures dites « énergétiques », on devrait plutôt dire « énergivore » !

Détournement de l’eau

Pour arroser ce maïs, on n’hésite pas à détourner une partie de l’eau du Vincou, puis à l’enterrer dans des buses pour la faire transiter d’un des quatre « bassins » aménagés (en moyenne, plus de 5 ha de surface chacun). Cerise sur la gâteau, les épandages de la station de compostage Suez-Organique, tout près, où les eaux usées de Limoges sont utilisées comme compost malgré la teneur en arsenic 4 à 5 fois supérieure à la moyenne autorisée, vont s’ajouter à ceux du méthaniseur pour polluer encore davantage la Glayeule et le Vincou. Quant aux déchets obtenus, le digestat sera entreposé à l’air libre, dans des silos non étanches, et pour le surplus de percolat (la partie liquide), un jus très toxique qui ramènera son lot de bactéries, rien n’est prévu ! Aucune assurance que les ruissellements ne se déversent directement dans la nature.

Un agriculteur ? Non, un financier à la tête d’au moins 28 entreprises

Mais qui est ce M. Delachaux, promoteur de ce projet ? Un agriculteur ? Non, un « entrepreneur » de notre époque moderne, en fait un financier à la tête d’au moins 28 entreprises, plus près d’une trentaine par famille interposée, entre Charolais, Indre-et-Loire, Oise, dont deux holdings, une à Paris dans le XVe arrondissement, Holdel. Il laisse la gestion de la ferme de Francour à un chef d’exploitation. Loin de l’image du paysan local, il rachète le maximum de terres autour de la ferme pour ses projets pharaoniques au détriment de jeunes paysans qui voudraient s’installer.

Le permis de construire est émis le 8 août alors que les opposants étaient en réunion le 2 août à la sous-préfecture dans le cadre de la DDCSPP (direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations de la Haute-Vienne, ouf !) sans qu’on ne leur dise quoi que ce soit. Tout était déjà ficelé.

Une association de riverains a été créée, Eau, les cœurs [2]. Dans le bourg de 55 habitants, 65 % des habitants soutiennent l’association. Le préfet refuse systématiquement de les recevoir, laissant la sous-préfète gérer les décisions déjà prises. Face à ce refus, un rassemblement est organisé à Bellac devant la sous-préfecture le 7 octobre où une boîte de coton-tige lui a été remise, puisqu’elle fait la sourde-oreille. Le 10 octobre 2017, le conseil départemental de l’environnement, des risques sanitaires et technologiques (CODERST), fermement soutenu par la chambre d’agriculture, émet un avis favorable sur le projet (17 voix pour, 2 contre, et une abstention) en ne relayant aucune des inquiétudes des riverains et en présentant des informations déformées. Le permis d’exploiter sera signée le 3 novembre, qui n’impose rien de particulier, ni au niveau des sites de stockage, ni au niveau de l’étanchéité du site de méthanisation, ni sur les indications concernant une quelconque provenance des matières ou de quantités !
Deux recours ont été déposés, le dernier le 3 mars 2018, après que la préfecture a prétendue avoir perdue ou égarées les documents concernant ces autorisations. Ils sont, miracle ! retrouvés mais le délai s’avère très court pour que l’avocat puisse les étudier au mieux. Tout est fait pour gêner les demandes de recours.

La manne des subventions

La mairie soutient fermement le projet de méthaniseur, bien que ça ne lui rapporte rien. Aucun impôt car c’est un projet agricole, donc subventionné pendant vingt ans, assuré de vendre l’électricité au double de son prix. Un arrêté permet aussi de prendre en charge plus de 2 km de raccordement au réseau par l’Etat. Y a-t-il un rapport entre ce soutien et le fait que le mari de la maire est le deuxième plus gros agriculteur du coin, mitoyen de M. Delachaud et membre comme il se doit de la FNSEA. Une demande de référendum lui a été demandé, refus catégorique.

En janvier la mairie sort son premier bulletin communal depuis longtemps presque entièrement consacré au dénigrement des opposants au projet. Il dénonce la « pollution » de la commune par... les pancartes des opposants. Quelques jours après elles sont enlevés nuitamment et détruites par des inconnus, y compris celles dans des propriétés privés, certaines à 3 m de haut ! Relayé par Le Populaire, la maire, elle, « s’étonne que ce ne soit pas arrivé plus tôt », justifiant a fortiori les vols et dégradations. Les pancartes sont remises par les opposants qui en profitent pour en ajouter.


De leur côté, au niveau national, les défenseurs des méthaniseurs sont aussi très organisés et depuis longtemps, notamment dans l’Association des méthaniseurs de France. Scrutant avidement la manne des subventions de l’Etat, notamment à travers les aides de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), qui va allouer 100 millions d’euros pour la méthanisation. L’argent des subventions publiques, lui, n’a pas d’odeur. Les contribuables paieront encore une fois pour qu’une ferme-usine puisse s’implanter et faire ses profits.

Oui à la méthanisation à taille humaine, respectueuse de l’environnement et du bien-être animal

L’association Eaux les cœurs insiste pour dire qu’elle « est favorable au principe de la méthanisation pour les exploitations à taille humaine, et à toute installation non néfaste à l’environnement. Mais le présent dossier, qui n’a pas donné lieu à étude d’impact (car passé en douce grâce à un montage astucieux), invite à la prudence. La taille de l’exploitation agro-industrielle de plus de 2 500 bovins, son unité de lieu avec le méthaniseur en projet, leur potentiel de nuisances sur l’eau, l’air et les sols, la nécessité de vastes cultures énergétiques complémentaires et de leur cortège de pesticides et d’intrants, semblent peu compatible avec un régime juridique, tel celui de l’enregistrement, qui ne donnerait pas toutes garanties. »

En attendant le résultat des recours, un rassemblement festif sera organisée au mois de juin par les opposants.

Mais face au passage en force de ce type de projet qui prolifère comme par hasard dans des régions déshéritées peu peuplées, seule une mobilisation plus large pourra créer le rapport de force nécessaire pour faire céder ces tenants de l’agro-industrie qui ne sont pas habitués à ce que des gueux osent s’opposer à leurs appétits. Mettre en lien toutes les luttes locales et leurs collectifs autour de ces projets serait un grand pas. Et elles ne manquent pas : réouverture des mines en Haute-Vienne et en Creuse, construction d’une usine à Pellets à Bugeat, stockage de déchets radioactifs à Bessines, usine d’engraissement de porcs à Blanzac (autorisée aussi pour 2 500 bêtes), ferme des 1 000 veaux en Creuse, éoliennes industrielles (Saint-Junien-les-Combes va avoir son lot aussi), c’est tout un monde de demain qui se construit qui ne voit le paysan que comme un indien dans une réserve qu’on lui allouera gentiment pour montrer qu’on est quand même écolo et qu’on détruira définitivement les 95 % restant en toute tranquillité et bonne conscience.