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Quel avenir pour la forêt limousine ?

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Le monde forestier français est agité par la question de la malforestation, et la souffrance au travail des travailleurs du bois en est un symbole important.

Le 18 juin dernier, une brève paraissait sur France Bleue Limousin, annonçant le plan de l’O.N.F de supprimer 475 postes en cinq ans. Sur les 8700 postes actuels, 475 départs prochains ne seront pas remplacés. Déjà en 2011 nous pouvions lire que 700 nouvelles suppressions de postes étaient prévues. Depuis sa création en 1964, l’ONF, a un mode de financement qui dépend de la vente de bois, mais un grand virage néolibéral a eu lieu après la tempête de 1999 qui coûté plus de 500 millions d’euros à la forêt publique. Les pratiques professionnelles ont été bouleversé en termes d’organisation de travail, de proportions de la production, de mode de gestion de la forêt et, de managment. Ainsi, des cabinets d’audit et de conseil ont été mandatés par la direction et ont mis en avant la nécessité d’accroître de 30% les gains de productivité, et de baisser les effectifs. Les plans suivant ont consisté en une augmentation du prélèvement de bois, ainsi qu’en une politique visant à accroître l’acceptabilité sociale de ce genre de pratiques auprès du public.

L’ONF : bénéfices max et new management

L’exploitation et la commercialisation de bois ont toujours fait partie des missions de l’ONF, mais elles s’associaient jusque-là, de manière plutôt équilibrée, à ses fonctions environnementales et sociétales. Un forestier était avant tout un gardien. Il veillait à l’équilibre de la biodiversité, et au maintien de la régénération naturelle de la forêt.

Peu à peu le vocabulaire de la gestion et de la finance a envahit le monde forestier : « performance », « rentabilité » - Fini les « gardes forestiers », bonjour les « agents patrimoniaux ». Le sens des mots a changé le sens du métier. « Le langage contient la culture, lorsqu’il évolue, la culture se modifie également de bien des manières »1. La linguistique nous permet de saisir le changement de paradigme qui s’est opéré au cours de cette période. Dans son livre Sur la piste animale2, Baptise Morizot souligne que le mot « nature » est « le marqueur d’une civilisation vouée à exploiter massivement les territoires vivants comme de la matière inerte et à sanctuariser des petits espaces voués à la récréation, à la performance sportive ou au ressourcement spirituel ». Ici, les contraintes économiques imposées aux gardes forestiers bafouent de plus en plus souvent les règles qui régissent un écosystème et ceci porte parfois atteinte à la santé mentale des travailleurs. On pourrait parler d’écologie psychique.

Mal-être généralisé dans la forêt

Travailler dans la forêt est souvent une passion, une vocation. C’est l’expérience sensible de la forêt comme « être vivant », qui anime et honore les travailleurs d’une mission de protection et de service. Ils se trouvent au cœur de cette tension du rapport au vivant dans une société ultra-capitaliste. La pression qu’ils subissent est plurielle : philosophique, éthique, professionnelle et psychologique.
Ils sont mis en situation de devoir de plus en plus considérer la forêt comme un outil de production et non plus une entité affective avec laquelle ils entretiennent un lien de réciprocité. Cette dissonance profonde de sens et de valeur, créée un sentiment de perte d’identité professionnelle et de conflit éthique : plus souvent obligés de dégrader plutôt que garder et de protéger, dans des actions court-termistes en contradiction avec les besoins durables et écologiques au service duquel ils s’étaient engagés comme gardien . Ils se sentent dégradés dans leur capacité à exercer une compétence, vécue comme une force et une connaissance globale de la forêt qu’ils pouvaient exercer dans une assez grande autonomie. La sectorisation de l’activité fragmente le travail et la vision de l’écosystème, ce qui les force à changer de regard sur la forêt. Il ne s’agit plus de la considérer comme un territoire vivant mais comme un espace de production et d’organiser le travail, comme dans une entreprise.
Les études sur la souffrance au travail mettent en évidence la forte corrélation entre l’amour de son travail, le fait de l’avoir « à cœur » et l’épuisement professionnel. Le travail constitue souvent un investissement affectif et la bonne « santé au travail » n’est pas tant le simple fruit de performances que de l’exercice d’un « pouvoir d ’agir » sur ses conditions de travail et sa fonction.3 Les nouveaux modes de managment, articulés aux logiques de rentabilité du monde capitaliste, ôte aux travailleurs leur dimension d’acteur et de créateur de leur métier. Les travailleurs ne sont plus des sujets, mais des objets dédiés à une production qui doit donner des chiffres. A cela s’ajoute, les attaques de plus en plus nombreuses faites aux collectifs de travail, supprimant toute possibilité de coopération nécessaire à la créativité requise par le travail de terrain.

Ainsi, depuis 2005 une cinquantaine de gardes forestiers se sont donné la mort. Dans le milieu syndical forestier on parle même de protéger la forêt contre l’ONF. Les agents qui se suicident ont souvent plus de 50 ans, et sont en première ligne de ce conflit de valeurs. Ce sont des métiers à très forte pénibilité non compensée en termes de reconnaissance salariale. L’espérance de vie d’un bûcheron est de 60 ans. Le métier a toujours été dur, mais la cadence est devenue plus élevée. 
Ceci est une conséquence de la Réforme Générale des Politiques Publiques, lancée par Nicolas Sarkozy en 2007. Une politique de réduction du nombre de fonctionnaires et d’atteintes d’objectifs chiffrés, comme la T2A à l’hôpital. Les contraintes de gestion sont devenues les mêmes en forêt que pour n’importe quel service public. Les forestiers souffrent comme les soignants, de ne plus pouvoir accomplir leur mission de service public. C’est tout un monde qui s’éteint progressivement.

La souffrance actuelle des forestiers pose des questions profondes. Elle met au premier plan la dimension éthique du « bon » traitement qui doit être donné à la forêt. Nous l’entendons comme un ultime symptôme d’un besoin de retrouver un rapport à la nature et au travail qui ne soit pas simplement de la domination ni de l’exploitation. Elle nous permet aussi, de penser les liens très étroits entre les luttes : syndicales et environnementales, défense de l’emploi et défense des écosystèmes. Les arbres sont abattus comme le service public, coupe claire dans les effectifs, coupe rase dans la forêt. Elles se réunissent dans la défense d’un rapport à un monde qui a une âme et des gardiens pour la protéger.

D. R



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