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La montagne pellets : suite mais pas fin

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(photo France 3)

Chers amis fossoyeurs,
Après des mois d’une burlesque agonie, le Parc naturel régional de Millevaches (PNR) vient de rendre l’âme. Nous sommes aujourd’hui réunis, sous ce morne ciel de circonstance, pour l’accompagner dans sa dernière demeure. Sachons ensemble lui témoigner dignement la reconnaissance qu’il a su mériter durant sa brève existence.
Pour nous tous qui pensions le connaître, le défunt avait conservé sa part de mystère.
Depuis sa naissance il y a quatorze ans, jusqu’à ces derniers mois, il nous a paru longtemps comme un jeune parent sur lequel on pourrait un jour compter. Sa présence rassurante, son éthique, sa charte remaniée, sa virginale imagerie, sa charmante loutre sur panneau autoroutier lui avaient attiré la sympathie de la majorité des autochtones. Il affichait cette noble mission de protéger le patrimoine, les milieux naturels et les paysages, de veiller à la qualité de vie de ses habitants. Qui aurait pu en vouloir à de pareilles bonnes intentions ?
Peu de monde prêtait attention à ses activités, et pour cette raison peut-être, nous avions fini par y voir une sorte de contre-pouvoir, un garde-fou qui saurait nous préserver de l’évolution irréversible de la montagne limousine en forêt industrielle. Son discours n’était-il pas incompatible avec les appétits insatiables des chasseurs de plus-value, avec les razzias qu’ils pratiquent quotidiennement d’un bout à l’autre de la planète ?
Quelques esprits chagrins avaient certes déjà remarqué ce qui passait encore pour de l’impuissance. Les coupes rases ne semblaient pas diminuer, pas davantage que les débardages destructeurs des sols et des chemins. Chacun s’entendait toutefois pour reconnaître les limites de son champ d’action et de ses moyens, mais face au modèle de la monoculture intensive de résineux, il accompagnait au moins par ses conseils la possibilité et les intentions de faire désormais autrement en promouvant la régénération naturelle, la petite mécanisation, le maintien des écosystèmes et de la biodiversité.
Le mystère a cessé avec quatre lettres fatales : CIBV. Saint Gaudriot, sauveur des zones désertifiées, accueilli comme il se doit par les dévots de l’économie, est descendu du ciel avec son cortège de révélations. Le miracle nous a dessillé les yeux. C’est ainsi que la maladie a commencé. Mais la cause du décès est encore sujette à caution. La bouche et les cordes vocales paraissent avoir été les premières atteintes. Le PNR s’est d’abord enfermé dans un étrange silence. Puis une partie de sa conscience, appelée « comité scientifique », a exprimé ses dernières paroles sensées. Discrètement et contre la volonté de l’organisme, elle s’opposait au projet mortifère, non débattu et nuisible de SOMIVAL, avant de disparaître et de laisser la place à la catatonie qui empêchait la présence du malade à la réunion publique de Bugeat. Le cerveau ne s’est réveillé que pour sombrer dans la contradiction la plus délirante, trahissant la perte de ses facultés mentales. Approuvant subitement le projet, malgré quelques faibles réserves et autres vœux pieux, il reniait tout à coup l’ensemble de ses préconisations d’hier sur la forêt. Le bilan carbone annoncé, la non-dépollution du site, la reconduction du modèle des coupes rases, le compactage des sols et le dessouchage, la présence du site Natura 2000 à proximité, la ponction de l’eau potable, aucun argument ne paraissait plus atteindre le cortex cérébral. Ceux qui ont tenté de le raisonner alors ont constaté d’importants troubles auditifs, confirmés ensuite par une irrémédiable surdité doublée d’un syndrome amnésique. Il semble qu’une telle charge toxique de compromissions et de reniements a alors eu raison du cœur. Devant sa dépouille encore partout présente, personne n’a su trancher sur la cause première de la mort. La liste des hypothèses est longue, et seule une autopsie aurait permis d’en avoir le cœur net : une occlusion intestinale provoquée par mangeage de chapeau et avalage excessif de couleuvres ? Une apoplexie costale par pression politique ? Un baissage de pantalon ayant entraîné une chute fatale ? Une maladie honteuse contractée avec l’industriel après de trop fréquentes et bien imprudentes génuflexions à ses pieds ? Le doute persiste, bien que quelques empressés aient sans plus attendre déjà statué : le PNR s’est fait hara-kiri.
La mort d’une chose lève le voile sur ce qu’a été son existence. Comme on disait en d’autres temps, le PNR est devenu visiblement ce qu’il était essentiellement : un paravent, une chimère. Plus de mystère désormais, les élus qui y siègent, très largement sinon unanimement favorables à CIBV, nous disent la vérité du Parc : il n’est pas là pour les habitants. C’est avant tout un instrument inféodé à l’économie faite loi divine, quelles qu’en soient les conséquences. C’est une vitrine, une caution verte sans moyen de contrainte, malléable et adaptable à tous les caprices politiques. Il sert à appâter les touristes, les coureurs à pied, les pêcheurs, les campeurs, les futurs résidents bientôt à leur tour détestés. Toutes les vitrines recèlent les mêmes mensonges, qu’on ne s’étonne plus de les voir voler en éclats à chaque début de révolte.
En ne laissant pas embaumer le cadavre du PNR, en l’enfouissant comme d’autres enfouissent les déchets de pneus, nous nous opposons à la poursuite du double discours des responsables politiques de toutes tendances confondues. Eux, si soucieux de leur territoire, le bradent aveuglément au premier industriel venu et voudraient continuer à vanter leur souci de l’environnement. Il leur faut désormais assumer leur parti pris pour le productivisme et l’extractivisme au mépris des habitants, leur choix pour le devenir de ce que le jargon technocratique nomme biomasse et que nous appelons vivant. Pour cette logique partout à l’œuvre, tout ce qui n’est pas immédiatement convertible en argent, rentable dans leur novlangue, n’a pas de raison d’être, de la forêt limousine au transport ferroviaire public, des zones humides de NDDL à ce qu’il reste de l’université.
Finissons sur une note joyeuse puisqu’il faut se réjouir de la fin des illusions, et aspirons à ce que d’autres illusions périssent à leur tour de leurs contradictions. Le PNR nous laisse seuls, mais débarrassés d’un poids mort inutile et, face à l’irresponsabilité des responsables, devant la nécessité d’inventer des moyens de remettre la main sur nos lieux de vie.
Laissant là nos sanglots et lamentations, nous déclarons officiellement le PNR mort et enterré, et considérerions comme une profanation tout usage futur de ses reliques et autres estampilles.
Chers amis, nous pouvons maintenant passer à l’inhumation. Que chacun fasse ses derniers adieux au défunt en déposant couronnes de branches et souches funéraires sur son cercueil.



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