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Les p’tits cailloux d’Areva

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C’est en 1949 que le Limousin se lance dans l’extraction de l’uranium ! Cette époque un peu folle où le Limousin se prend pour le Colorado n’est pas sans attirer de solides appétits : ce n’est pas l’or qui fait scintiller les yeux de quelques-uns mais l’uranium et ses promesses de guerre froide et de courses à l’atome. Le contrôle de l’énergie nucléaire, enjeu majeur de l’époque, donne le ton : il faut trouver de l’uranium à n’importe quel prix. C’est le début de l’exploitation des mines d’uranium du Limousin, réservoir d’emplois peu qualifiés un tout petit mieux rémunérés que le travail de la terre ; et la main d’œuvre locale est bien contente de pouvoir rester au pays à bon prix.

Comme un bruit de fond

Le nord de la Creuse fait partie du plan puisque 27 sites miniers répartis sur 20 communes sont concernés [1]. Ces mines exploitées pour certaines jusque dans les années 1980 sont maintenant fermées, abandonnées voire oubliées ; le temps comme les gens passent... reste l’activité uranifère génératrice de nombreux déchets et susceptible de créer d’importantes pollutions.

En effet, il n’a jamais été dans les habitudes de la Cogema [2], et maintenant d’Areva, de s’inquiéter de l’environnement et des effets de la pollution minière sur les populations. Grâce au combat exemplaire de l’association Sources et Rivières du Limousin, Cogema-Areva finira tout de même par passer devant le juge. C’est une victoire historique. Mais... c’est sans compter sur les liens indéfectibles entre l’Etat et Cogéma-Areva : la loi ne prévoit pas d’incriminations pénales liées aux pollutions radioactives (circulez y’a rien à voir !).

Il y a donc relaxe de la société en 2006, mais les pollutions radioactives sont enfin reconnues. Et “l’administration” va devoir mettre en place des contrôles et en particulier se pencher sur la délicate question de la dépollution des sites d’exploitation d’uranium. Le Plan National de Gestion des Matières et Déchets Radioactives (PNGMDR) est enfin publié en 2007 ; il y est question des “stériles” miniers. Le code de l’environnement établit des prescriptions à travers un cadre juridique clair et précis de la gestion de ces déchets radioactifs. Le code de la santé prendra le relais en identifiant et reconnaissant la dangerosité de l’exposition des populations et en fixant des normes. Cela n’empêche pas la Cogéma/Areva de déterminer des échelles de valeur de radioactivité naturelle et anthropique “à la limite de l’honnêteté intellectuelle” comme le souligne SRL (Sources et Rivières du Limousin).

Idem du côté des documents officiels qui valident les démarches d’Areva : les risques sont minimisés, il faut rassurer les populations, l’ordre social est à ce prix. Pollution, déchets, radioactivité, danger ne s’écrivent pas, ils se contournent par la dénégation “oui oui, il y a bien eu des mines d’uranium dans cette région, mais non non, ça ne risque rien”.

Mais revenons à nos cailloux :
Le groupe d’Expertises Pluralistes (GEP) a clairement identifié les dangers que représentent ces fameux “stériles” :
– l’exposition au rayonnement gamma
– l’exhalaison de radon
– l’émission dans l’environnement d’eaux chargées en substances radioactives ou chimiques
– l’incorporation par ingestion ou inhalation de poussières radioactives.
En résumé, oyez oyez, qu’on se le dise : le stockage à long terme des matériaux issus de ces dépollutions doit donc être rigoureusement encadré par arrêté préfectoral. Qu’à cela ne tienne ! La suite est exemplaire des intentions de la puissance publique et d’Areva à l’égard des populations.

Qu’elle était verte ma vallée

La Vallée des peintres, nouveau concept touristique du nord de la Creuse, commence à Anzême, au début de ce qui étaient avant les gorges de la Creuse, peintes par les peintres paysagistes de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, dans ce qu’on appellera l’Ecole de Crozant. Ces gorges sompteuses, noyées en 1980 par EDF pour y construire une succession de barrages, donneront naissance à feu Pays des trois lacs.

Plusieurs mines d’uranium y ont été exploitées, et celle du village du Vignaud, de la commune d’Anzême (petit village tranquille avec son église et son pont du diable), l’a été de 1958 à 1962. Le recensement des “stériles” miniers (déchets radioactifs) est (enfin) réalisé en 2011 à l’aide d’hélicoptères renifleurs, et mettra en évidence les zones de réemploi de ces “stériles” miniers : en effet, ces “cailloux” serviront à peu de frais (cédés gratuitement par la Cogema/Areva), de remblais pour effectuer des travaux divers : ici un parking, là une stabulation, ou bien des pistes agricoles, des cours d’école, etc. Pas moins de 9 communes sont concernées par des dépôts de “stériles” : Basseneuil, Chansanglard, Genouillac, Roches, Saint Aignant de Versillat, Cheniers, Bonnat, Anzême et le Bourg d’Hem, soit 10 000 m3 (environ 18000 tonnes).

Areva, contrainte de dépolluer les sites concernés par la dissémination des stériles, doit trouver le terrain receveur adéquat et ce sera le Vignaud. Areva y possède en effet un carreau minier qu’elle peut utiliser à son avantage : l’absence d’autorisation dont a bénéficié cette mine pendant des années, qui du coup n’ayant jamais été ouverte ne sera jamais fermée, la faisant relever du code minier, bien moins contraignant que celui de l’environnement.

Quelle aubaine pour Areva (avec la bénédiction de la DREAL et de la Préfecture), qui trouve comment stocker à peu de frais, dans un endroit tranquille (de rares habitants plutôt âgés, et beaucoup de vaches limousines bien sympathiques !) les déchets éparpillés sur les communes du Nord de la Creuse. Ce petit village avec des maisons “couvertes de vigne vierge et de toiles d’araignée” comme dirait la chanson, était déjà bien impacté par l’exploitation de l’uranium pendant des années. Des galeries un peu partout sous le village (2 à 3 km selon les anciens qui nommaient ces messieurs des mines “les flibustiers”), produisant des eaux d’infiltration issues du stockage des déchets miniers, des buses en béton au milieu des prés censées recueillir les eaux de ruissellement et permettre aux troupeaux de s’abreuver. Ces eaux d’exhaure (sans danger voir inexistantes rappellent ces messieurs-dames de la DREAL), s’écoulent tranquillement mais sûrement vers la Creuse, à quelques centaines de mètres en amont du site. De plus, un captage important alimente en eau 20 communes et se situe en contrebas, à 1,2 km. Comment imaginer que le ruissellement et les infiltrations ne transporteront pas la radioactivité dans la terre et l’eau ?

Le 3 décembre 2015, AREVA présente un projet à la Commission de Suivi des Sites de Creuse et, le 16 décembre 2015, au Comité Départemental de l’Environnement et des Risques Sanitaires et Technologiques de la Creuse. Puis, le 7 janvier 2016, un arrêté préfectoral favorable au projet est prononcé : il détaille les conditions qu’Areva doit respecter : pas plus de 10.000 m3 (soit environ 18.000 tonnes) de gravats radioactifs ; des camions adaptés et bâchés qui transporteront 11 ou 20 m3 à la fois avec un registre des rotations et mis à la disposition de l’inspecteur chargé des mines. Un bilan final indiquera les quantités de gravats ramenées et leurs provenances. Des contrôles de la qualité de l’air devront être effectués dans le village du Vignaud et la radioactivité des eaux du ruisseau de Besse qui coule en contrebas du terrain sera mesurée avant, pendant, et à la fin des travaux, lesquels devront être terminés avant le 31 décembre 2018. Pour terminer le travail, une couche de terre de 40 cm recouvrira les “stériles”.

Branle-bas de combat : Areva veut passer en force.

Branle-bas de combat dans ce petit coin de terre creusois : Areva veut passer en force. Aucune étude environnementale ni des effets sur l’eau ne seront diligentés alors que le site est encadré par des territoires classés en zone Natura 2000. Aucune enquête publique, ni véritable consultation du public et des élus locaux. Aucune transparence sur la consistance des travaux de dépollutions et le calendrier de mise en œuvre : Areva, la Creuse n’est pas ta poubelle !!!

Pourtant, il existe bien à Domeyrot (50 km environ), un site autorisé au titre de la législation ICPE, site de stockage de déchet d’exploitation minière et de transformation du minerai. Un simulacre de réunion publique aura lieu en avril 2016 et les représentants d’Areva et de la préfecture sont surpris de voir autant de participants (presque une centaine) dans la salle polyvalente d’Anzême, bien déterminés à ne pas s’en laisser conter ; reculade de monsieur Areva qui annonce que “ rien ne sera fait si la population n’est pas d’accord ”. Foutaises ! Areva exécute la circulaire de la préfecture et dépose, en mars 2017, 1300 m3 de stériles provenant des 4 sites les plus problématiques (traduction : les plus radioactifs).

La mobilisation ne se fait pas attendre et une cinquantaine d’opposants au dépôt sauvage radioactif se rassemble sur le site du Vignaud. Une réunion en urgence est organisée par le Préfet, où sont conviés de nombreux élus (d’Anzême et des communes avoisinantes) et plus largement du département (député, sénateurs, président du Grand Guéret) ; le préfet oubliera de convier les associations (Stop mines 23, Oui à l’avenir et SRL), dont certaines habilitées comme Source et Rivières du Limousin.
Cette réunion largement médiatisée aura pour mérite de stopper la décharge sauvage radioactive. Mais la circulaire reste bien d’actualité avec la menace permanente de reprendre le dépôt des stériles ; il reste potentiellement 8700 m3 à rapatrier au Vignaud.

Une association “Vallée des peintres environnement” se met en place, soutenue par Stop mines 23, Sources et rivières du Limousin et Oui à l’avenir. Elle interpelle le préfet, le député (REM), les élus locaux, cherche à maintenir, lors des manifestations festives locales, l’intérêt et l’implication des citoyens. L’association ne conteste pas l’obligation qui est faite à Areva de dépolluer des endroits publics rendus dangereux par le réemploi de déchets d’extraction de mines d’uranium. Elle dénonce l’absence de précaution prise pour isoler les minerais du sol sur le terrain d’Areva situé à 100 m des premières habitations (une famille avec jeunes enfants) et au-dessus de la Besse, un ruisseau qui se déverse dans la Creuse à côté du point de captage d’eau potable de plusieurs communes. Aucune étude hydrologique sérieuse n’a été effectuée sur les effets de ce stockage de masse radioactive sur les eaux de ruissellement. L’association aux moyens limités mais à la détermination intacte se bat pour faire annuler l’arrêté préfectoral et faire reconnaître ce désastre. Actuellement l’association s’est rapprochée de la CRIIRAD (Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité) de manière a diligenter une enquête autonome mais opposable en justice. Les premières mesures d’uranium et de radium sont en cours.
 

Aux dernières nouvelles...

Début janvier, le maire d’Anzême reçoit des nouvelles d’Areva : le maire est informé de l’état des travaux et des analyses recueillies suite au dépôt de stériles “ maintenant achevés ”. Areva est heureuse de pouvoir écrire que les travaux de regroupement de stériles et de réaménagement de la parcelle ont contribué à une amélioration notable du site. Que les prélèvements de l’eau sont satisfaisants ; certes il y a une légère augmentation du radon, qui s’explique sans doute par le mauvais temps... en tout cas rien d’inquiétant. (circulez y’a rien à voir...)

Nous ne doutons pas un seul instant que le Maire d’Anzême va sans tarder se mettre en contact avec le Préfet de la Creuse l’informant de ces nouvelles rassurantes et de lui rappeler qu’Areva a omis d’évoquer la question des conditions de gestion et de suivi à long terme de ce stockage de stériles radioactifs. Il serait également souhaitable que le Maire cherche à obtenir les précisions concernant les conditions juridiques concernant le contrôle et le suivi dans le temps... Bref, nous espérons que les élus ne se contentent pas de ce courrier rassurant d’Areva. Nos élus doivent maintenant exiger du préfet la gestion, la conservation de la mémoire et la fermeture du site sur le très long terme.
En attendant, la circulaire n’est pas abrogée, Areva a jusqu’à la fin 2018 pour rapatrier les autres stériles.

La saga radioactive est bien loin d’être terminée d’autant que la Creuse se voit dotée d’un nouveau décret depuis peu [3] : plusieurs régions et départements - dont la Creuse - sont désormais le lieu d’une "expérimentation territoriale d’un droit de dérogation reconnu au préfet". En résumé, les préfets ont tout pouvoir de déroger à la législation en vigueur, dans le domaine de l’environnement !

B.G., membre de l’Association Vallée des Peintres Environnement



Notes

[1Vareilles, Champsanglard, Clugnat, Bonnat, Crozant, Saint-Agnant-De-Versillat, Cheniers, Gouzon , Chatelus Le Marcheix, Croze , Vareilles, Jouillat, Champsanglard, Roches, Bonnat, Domeyrot, Ladapeyre, Saint-Martin-Château, Anzême, Chatelus Le Marcheix

[2Compagnie Générale des Matières nucléaires

[3Décret n° 2017-1845 du 29 décembre 2017 relatif à l’expérimentation territoriale d’un droit de dérogation reconnu au préfet