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Divergences autour des services publics

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Ce texte a été écrit suite à une discussion entre plusieurs personnes sur la question des services publics. Il tente de montrer les divergences de pensées et les questionnements que nous pouvons avoir malgré notre participation aux luttes pour la défense des services publics. S’il n’a pas vocation à apporter des réponses et des affirmations idéologiques il tente tout de même de faire part de nos doutes et de la difficulté de se positionner face aux luttes défensives actuelles. Nous avons très peu parlé des services publics de la répression : police, armée, justice, prison, puisque ce sont rarement ceux défendus par les mouvements sociaux, mais nous gardons en tête que derrière le visage social de l’Etat se trouve toujours le visage répressif.

Depuis des années, et de manière particulièrement présente ces temps ci, des luttes de défense des services publics sont très présentes et rallient un grand nombre de personnes diverses. Les mobilisations ont généralement des mots d’ordres très simples autour de la conservation du système actuel que l’on peut pourtant largement remettre en question. S’il est difficile de parler d’amélioration ou de changement d’organisation quand les gouvernements successifs, depuis les années 1980, s’échinent à détruire le peu que nous avions, il nous semble important de rappeler que les services publics ont toujours eu deux missions, d’un côté le bien-être des populations - que les manifestants mettent en avant - et de l’autre sa répression et son contrôle. François Cusset, historien des idées, résume la situation actuelle de cette manière :

L’Etat moderne prend forme en Occident à partir du XVIIème siècle, se construisant sur une fonction duale, résumée par le double sens du mot "police". D’un côté la répression et la force de la loi. De l’autre, le fait de policer les normes et formes de la vie sociale - par l’éducation, les instances de compensation relative des inégalités, les retraites, etc.
Mais l’avènement néolibéral affaiblit cette seconde fonction au profit de la première. Les élites économiques en tirent bénéfices. Et l’Etat y trouve un moyen de perpétuation, se renforçant comme instance de pouvoir et d’autorité. La haine des penseurs néolibéraux pour ce dernier avait pu laisser croire à son déclin. Erreur, il mute.

Qu’est ce qu’un service public ?

Difficilement séparable de l’organisation autour de l’Etat et de la fonction publique, le service public est difficile à définir et son sens actuel semble bien ténu pour un grand nombre de personnes. D’un côté l’individualisme croissant peut amener à un raisonnement simple : je paie ce que je consomme, laissant de côté toute solidarité. De l’autre côté, l’Etat et sa vision de plus en plus économiste assure une pression et une dégradation permanente des services publics qui sont donc de moins en moins légitimes.

Mais la notion même de service n’amène-t-elle pas ce détachement ? Le fait qu’une organisation, sur laquelle nous n’avons aucune prise, nous rende service n’est-elle pas une dépossession de nos propres moyens d’organisation ? Ainsi, l’individualisme actuel, tant décrié, ne peut-il pas être le résultat des services publics forts et de l’Etat dit social que nous avons connu et qui aujourd’hui part en miette, nous laissant impuissants, inorganisés ?

Agir et s’organiser collectivement demande de l’implication. A partir du XIXème siècle et de la création des première organisations ouvrières, des ouvriers pouvaient passer 10 h au travail puis aller gérer une mutuelle, une coopérative alimentaire ou autre. Le travail étant éreintant et l’Etat jouant rapidement le relais, petit à petit il y a eu délégation de l’organisation collective. Cette délégation de la capacité à agir a permis d’organiser des services à grande échelle mais elle a également complexifié et normalisé l’organisation et les pratiques.

Quand spécialisation et technique accrue enlèvent le sens du service public

Cette spécialisation, couplée à une technique de plus en plus complexe, accentue notre impuissance et notre détachement vis-à-vis de connaissances et de pratiques qui pourtant touchent directement nos vies, nos corps. Dans la santé, si nous avons effectivement des médecins et des techniques médicales de plus en plus perfectionnés et améliorant notre qualité de vie, les savoirs populaires se sont réduits à peau de chagrin et les personnes malades sont démunies de leur pouvoir d’agir et de comprendre leur corps. Par exemple, les sages-femmes ont été supplantées par des gynécologues obstétriciens et la péridurale, hier applaudie comme exemple du progrès, aujourd’hui questionnée car objectivant les femmes et l’accouchement et causant en parallèle d’autres violences médicales. De la même manière, les personnes séropositives se sont battues et continuent de se battre pour faire valoir leurs connaissances et leurs savoirs liés à leur propre maladie. De manière générale, dans la santé comme dans les autres domaines qui dépendent de services publics, l’autonomie des personnes est très faible et l’organisation collective est rare.

Mais les bénéficiaires du service public ne sont pas les seuls à perdre le sens de cette grosse machine. Avec la technicité est également apparu un cloisonnement de plus en plus présent et les professionnels ne maîtrisent plus un processus d’un bout à l’autre. Comme dans les usines, le travail est divisé, chacun sa tâche, et les travailleurs sont réduits à l’état de techniciens. Des métiers complexes ont été réduits à des tâches précises, minutées ...

De plus, l’adoption des moyens techniques, dans le service public comme dans les entreprises privées, n’a absolument aucun statut démocratique. Au nom du progrès nous observons une véritable fuite en avant qui est parallèle avec celle observable dans l’ensemble de la société. Quel pouvoir de décision avons nous sur l’adoption de "techniques" dans la santé, les transports, l’éducation, l’énergie ou autres ? Qui a pu décider de l’énergie nucléaire comme du numérique dans les écoles ? Ainsi des technologies utilisées comme management, les services publics sont devenus totalement hors de notre contrôle.

Sortir des pensées préconçues

Les services publics ont été créés par qui et pour qui ? La construction verticale, des décideurs à ceux qui subissent en ont fait des outils de rationalisation au service de l’économie et de la guerre. Le vernis égalitaire, social s’effritant de plus en plus, il ne reste plus que la normalisation et les bénéfices pour les plus riches. Les inégalités à l’école ou devant la justice ne sont une surprise pour personne mais elles sont acceptées au nom du mythe du service public égalitaire et du cynisme. Voulus au bénéfice de tous et toutes, les services publics étaient présentés comme des remparts à l’activité marchande. On a baissé ces remparts en murs de soutènement et aujourd’hui c’est ouvertement que les marchands sont présentés comme les bénéficiaires, parfois principaux, de ces services. Charge ensuite à l’hypothétique « ruissellement » de faire revenir le bénéfice à une part plus grande de la population et de sauver ainsi les apparences.

L’organisation de notre société, tournée autour de services publics et de l’Etat, est telle qu’il semble difficile de sortir de ce schéma omniprésent. De plus la destruction de nos acquis sociaux nous met dans une posture où la critique sociale est de plus en plus acculée. L’organisation d’une société sans école, sans hôpital ou sans police ne semble même plus discutable.

Pourtant, c’est peut-être là que devrait se situer le mouvement social : dans la construction de l’autonomie par des alternatives multiples. L’autogestion ne se décrète pas, ne se légifère pas, elle se construit par les personnes concernées. Cela pose évidemment la question de l’inégalité des territoires et de l’organisation à plus large échelle. Non seulement les services publics sont inégaux en fonction de notre lieu géographique, notre classe sociale, notre genre,..., mais en plus l’égalité est souvent le masque de la normalisation. La même école partout a permis la création de bons ouvriers et de bons soldats mais a écrasé les cultures régionales, elle empêche une éducation accessible et adaptée aux lieux, à la volonté des personnes qui en bénéficient, ...

Si nous sommes aux côtés de celles et ceux qui luttent pour la préservation du peu que nous avons, n’oublions pas que nous n’aurons que ce que nous créerons et ce que nous prendrons. L’autogestion, l’autonomie ne se déclarent pas, elles se construisent d’un lieu à l’autre.