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Dehors des jours mais pas toujours !

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Depuis la mi-mai 2018, les locaux inoccupés depuis huit ans de l’ancien Centre régional de documentation pédagogique (CRDP), installés sur le campus de la faculté de lettres, sont devenus un lieu de vie à part entière. Pour de nombreuses personnes migrantes ce squat est une alternative à la rue, puisque l’État et ses représentants chargés de répondre à l’hébergement d’urgence sont aux abonnés absents. Ils ne souhaitent pas apporter des réponses pérennes, en ce qui concerne l’hébergement concernant des migrants, brandissant le fumeux argument de « l’appel d’air », quitte à ne pas respecter le droit inconditionnel à un hébergement d’urgence du Code de l’action sociale et des familles [1].
De réunions en réunions, de manifestations en manifestations, grâce à une poignée de personnes le collectif Chabatz d’entrar a permis l’hébergement de ces personnes qui ne demandent qu’une chose : vivre dans des conditions dignes.

Octobre/novembre 2016, à la suite des démantèlements de la « jungle » de Calais, arrivent des réfugiés en Haute-Vienne.
C’est d’abord à Saint-Léger-la-Montagne, dans les monts d’Ambazac, qu’une cinquantaine de migrants sont pris en charge dans le centre de vacances de la SNCF, transformé en Centre d’accueil et d’orientation (CAO) [2].
Une quarantaine de personnes arrive quelques semaines plus tard sur Limoges dans des locaux de l’Afpa, rue de Babylone, servant également de CAO.
Évidemment l’arrivée de ces réfugiés fait quelque peu grincer des dents : des réfugiés oui, à la télé, mais pas devant sa porte...

Début novembre 2016, se retrouve à la Maison des droits de l’homme (MDH) une cinquantaine de personnes, représentant des associations, des syndicats, des partis politiques et des électrons libres, qui décident de mettre en place un collectif de soutien aux migrants. Son nom Chabatz d’entrar, ses principaux objectifs :

  • soutenir l’ensemble des migrants et non les réfugiés au sens strict, puisque de nombreux réfugiés seront déboutés et deviendront des migrants sans papiers...
  • établir un accord sur trois approches complémentaires, dû aux nuances liées aux expériences et à la culture des uns et des autres, afin de coordonner les forces :
  • élaborer un outil commun, avec un état des lieux des ressources militantes, des compétences dont nous disposons pour venir en aide aux migrants (une sorte de catalogue du « qui fait quoi » : juristes, traducteurs...), parce que chaque association, mouvement agit mais sans trop savoir ce que font les autres)
  • engager une démarche d’éducation populaire avec un discours positif sur les migrants : défense et extension du droit d’asile, liberté de circulation… au moyen d’une expression publique commune aux différentes composantes du collectif (tracts, affiches, réunions publiques…)
  • mettre en place un réseau de vigilance face aux actions de l’extrême droite  et aux expressions de xénophobie, afin de pouvoir réagir rapidement.

Le collectif Chabatz d’entrar se voit au départ tous les jeudis à la MDH pour se coordonner et organiser des manifestations publiques.

Nous tentons de prendre contact avec les responsables du CAO de la rue de Babylone, mais il semblerait que le collectif ait une connotation trop politique et nous nous voyons refuser l’entrée du centre. Des réfugiés, hébergés dans ce centre, viennent néanmoins à quelques réunions et nous manifestent leur besoin de suivre des cours de français, même s’ils bénéficient déjà de cours au CAO, mais pas assez à leur goût car ils ont soif d’apprendre rapidement la langue pour se débrouiller dans leur quotidien et s’intégrer comme on leur demande si bien…
Un groupe se forme pour animer des cours de français. Du soutien scolaire, pour jeunes mineurs scolarisés, se tient à la BFM.
Très vite les membres « réguliers » du collectif se sont retrouvés confrontés au problème de l’hébergement. Cette problématique étant difficile à résoudre, un deuxième groupe de travail se constitue se rencontrant hors des réunions générales du collectif. Une première tentative, avec plus ou moins de succès, se concrétise par des hébergements chez des tiers, des nuits d’hôtels payées (grâce au soutien financier de l’association des sans-papiers et de l’argent récolté lors de manifestations organisées par le collectif).

Novembre 2017 arrive, un an déjà que nous nous rencontrons régulièrement, le nombre de personnes présentes aux réunions s’amenuise, l’énergie du départ s’étiole. Même si des choses concrètes ont été réalisées (un blog d’info, une mailing list, des manifestations qui ont rencontré un certain succès, des hébergements trouvés, des accompagnements dans des démarches administratives, des cours de français, etc.), une impression de stagner, de s’épuiser nous envahit.
Comme tout groupe composé de membres d’horizons politiques, de passés militants différents, de personnes souhaitant simplement apporter leur aide, d’autres porteuses de réflexions et de méthodes plus alternatives, il a fallu apprendre à travailler ensemble, avec ses propres craintes, ses prérogatives, son manque d’expérience, etc. Ce qui au fil du temps n’est pas toujours simple pour s’organiser en tant que collectif.

UN SQUAT ?

Fin novembre, une assemblée générale réunit une soixantaine de personnes, sujet : bilan des actions et perspectives, dont la plus urgente : se faire entendre sur la place publique concernant l’hébergement d’urgence. Décision est prise également, si rien ne se passe après la trêve hivernale (fin mars), d’ouvrir un lieu pour dénoncer les carences de l’État.
Pour préparer la manifestation, prévue début décembre devant le SIAO [3]
et étayer nos propos, des membres du collectif maraudent dans les rues de Limoges. Il suffira d’une seconde maraude pour rencontrer trois familles avec des enfants dans la rue. Le 115 [4] est contacté « désolé, il n’y a pas de place, nous vous mettons sur la liste d’attente ». Bien sûr, ces membres du collectif ne peuvent repartir chez eux en laissant ces familles dehors. La raison humaine remporte sur la raison politique. Une solution temporaire sera trouvée et ensuite des nuits d’hôtels seront payées, mais le bas de laine s’épuise très vite. Le problème de l’hébergement devient de plus en plus crucial et fragilise le groupe.
D’un côté, le collectif n’a pas vocation à se substituer aux défaillances des pouvoirs publics mais doit avoir des actions politiques. D’un autre côté, nombre de personnes du collectif sont prises au dépourvu face à la détresse de ces personnes qui dorment à la rue.
Bref, nous avons le nez dans le guidon et nous fonçons dans le mur.

En mai fais ce qu’il te plaît !

8 mai 2018, ce n’est pas une entreprise de sous-traitance de ménage qui vient nettoyer les locaux (que nous pensons appartenir à la faculté de Lettres). Mais, de joyeux lurons armés de sceaux, de balais, de serpillières, et de produits d’entretien afin de rendre propres des pièces qui se transformeront en chambres. Pas même une effraction pour rentrer dans le bâtiment, nombreuses sont les entrées possibles par des fenêtres cassées au rez-de-chaussée.
Le 11 mai, au nez et à la barbe de voisins bienveillants qui appelleront la police car enfin des choses se passent près de chez eux, nous aidons les premières familles à s’installer dans ce squat, ce qui permet à des personnes de ne pas dormir dans la rue, à la gare, dans un jardin public… Si des personnes y sont à l’abri, le collectif ne se satisfait pas de cette solution précaire, qui n’est pas si simple à vivre pour les habitants.
Alors, il continue ses actions :

Le 17, rencontre avec le secrétaire général du préfet : droit dans ses bottes, il déclare que la préfecture n’a pas pour vocation de reloger des personnes qui sont en situation irrégulière. Traduction : qu’elles retournent d’où elles viennent !
Le 24, est organisée une conférence de presse sur le lieu.
Le 26, un courrier est adressé au doyen de la fac de Lettres pour l’informer que nous sommes ses voisins… faut toujours avoir de bons rapports de voisinage.
4 juin, rencontre, à la demande de la région Nouvelle Aquitaine (et oui, le CDRP appartiendrait en fait à la région), qui se déroule à la MDH. Ils sont forts embêtés que nous ayons choisi ces bâtiments ayant le projet d’y réaliser un pôle de formation sanitaire et social et évidemment prévoient de commencer les travaux très rapidement. Néanmoins, ils souhaitent rassurer le collectif « Nous vous expulserons pas… nous souhaitons une solution d’hébergement pour tous afin que vous puissiez libérer les lieux. Aussi, il nous est nécessaire de connaître le nombre de familles vivant au squat, etc. Nous devons rapidement lancer des appels d’offres. »
Nous les laissons venir. Nous ne faisons aucune réponse très précise.

Le 22, Mmes Almoster et Tortosa, MM. François Vincent, conseillers régionaux Nouvelle Aquitaine, M. Madia, directeur de cabinet adjoint, M. Fourgeot et M. Valadas et M. Lionel Pourtau, sociologue, directeur du pôle Accueil des réfugiés Habitat et Humanisme, ancien de Médecins du monde, tout ce beau monde se retrouve dans une salle du squat, assis sur une moquette usagée…
Ils veulent discuter avec les membres du collectif (une quarantaine de personnes, dont certaines hébergées sur le lieu, sont présentes).
M. Vincent : « la région souhaite une solution humaine à une situation inhumaine. »
« Par expérience on a tous besoin d’une solution dans le champ d’humanité car c’est ce qui nous lie les uns les autres. Solution d’accompagnement qui ne peut se construire qu’avec vous, accompagnement pas que bâtimentaire, mais également social et financier. »
« Notre démarche est d’établir la confiance, ce que vous faites est très humain, nous devons trouver des solutions ensemble. » Etc.
« Afin de vous prouver notre bonne volonté, la région a décidé d’apporter une enveloppe de 70 000 euros. Grâce à cette enveloppe nous donnons pour mission à M. Pourteau, d’Habitat et Humanisme, d’évaluer la situation sociale de ces personnes, pour les reloger. »
Ce à quoi il leur a été répondu : que nous étions attachés à des solutions pérennes d’hébergement inconditionnel, que les personnes sur le lieu étaient toutes pour la plupart au bout des recours (expulsés des CADA [5], dublinés [6], jeunes majeurs sortis des dispositifs...) et que si des solutions pouvaient être trouvées ponctuellement, il reste que structurellement il manque des places en Haute-Vienne et le 115 est saturé. Et nous voulons au moins la création de 200 places d’hébergement.

Au moment où il a été proposé de formaliser les discussions par écrit au moyen d’un document type « convention » l’ensemble des représentants de la région a voulu, en bloc, quitter la salle de réunion et la fin de la rencontre s’est faite sous forme de discussions par petits groupes : diviser pour mieux régner ?
Et oui, M. Vincent utilisera très souvent le mot confiance pendant ses interventions, mais il sera outré quand des membres du collectif lui parleront d’engagements écrits afin de s’assurer de la véracité de ses propos.

Juillet/août : les membres du collectif, qui ne sont pas tous en vacances, voient Mme Z. arpenter les couloirs du CRDP. Elle a été embauchée, via la Fédération Habitat et Humanisme, pour rencontrer et conseiller les habitants.

29 août, il fait beau et nous attendons patiemment de pouvoir rentrer dans la salle d’audience du tribunal administratif. Et oui, la confiance a ses limites et le conseil régional de la Nouvelle Aquitaine nous assigne au tribunal administratif pour demander notre expulsion en urgence, sauf que, pour la justice, la demande en référé, donc en urgence, ne se justifie pas. Le tribunal administratif estime que le projet de pôle de formation sanitaire et social que la région veut implanter dans le bâtiment désaffecté n’est pas suffisamment avancé pour que l’expulsion des migrants soit ordonnée.
Ces messieurs ont peut-être mis la charrue avant les bœufs...


P.-S.

La seconde partie de cet article évoquera les habitants, les activités, et les contradictions inhérentes au squat.

Pour les personnes intéressées :

  • par une chronologie plus détaillée des actions du collectif voir PDF
    PDF - 82.9 ko
  • du texte du code de l’action sociale et des familles voir PDF
    PDF - 35.5 ko

Notes

[1Code de l’action sociale et des familles (CASF) : le droit à l’hébergement est un droit fondamental et inconditionnel. « Toute personne sans abri, en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence. » Selon l’article L345-2-2 du code de l’action sociale et des familles relèvent du dispositif d’hébergement d’urgence les personnes ou familles qui, en l’absence de réponse immédiate de ce dispositif, pourraient se retrouver en situation de danger.

[2Centres d’accueil et d’orientation (CAO) : ils ont été ouverts en hâte fin octobre 2015 sur l’ensemble du territoire métropolitain afin de réduire le nombre de migrants vivant dans le campement de Calais et de permettre à ces personnes de réfléchir à la suite de leur parcours migratoire. Par une instruction du 29 juin 2016 le ministre de l’Intérieur et la ministre du Logement et de l’Habitat durable pérennisent ce dispositif, au fonctionnement et au statut assez flous.

[3Les Services intégrés de l’accueil et de l’orientation (SIAO) : l’article 30 de la loi ALUR consacre le SIAO comme « plateforme unique départementale de coordination et de régulation du secteur de l’accueil, de l’hébergement et d’accompagnement vers l’insertion et le logement des personnes sans domicile » et en précise les missions aux articles L. 345-2 et L. 345-2-4 du code de l’action sociale et des familles.

[4Le 115 est une ligne téléphonique d’accueil et d’aide (écoute et orientation) aux personnes sans abri et en grande difficulté, ce service fonctionne 24 heures sur 24 et 365 jours par an. Le 115 assure la coordination des places d’hébergement d’urgence sur le département de la Haute-Vienne.

[5Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) : il « offre » aux demandeurs d’asile un lieu d’accueil pour toute la durée de l’étude de leur dossier de demande de statut de réfugié. Cet accueil prévoit leur hébergement, ainsi qu’un suivi administratif (accompagnement de la procédure de demande d’asile), un suivi social (accès aux soins, scolarisation des enfants, etc.) et une aide financière alimentaire. Les CADA sont en général gérés par des associations ou des entreprises.
Le financement de chaque CADA est prévu dans le Code de l’action sociale et des familles (CASF) et, à ce titre, pris en charge par l’État. Il existe 285 CADA sur tout le territoire national (aucun en Corse).

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