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Gilets jaunes, Acte V Limoges : réinvention de la manif plan-plan

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Samedi 15 décembre, pour l’acte V, des gilets jaunes, une manifestation était prévue à Limoges. Pour mieux comprendre l’évolution du mouvement, il faut tout d’abord revenir sur la manifestation de la veille, à l’initiative de la CGT.

Vendredi 14 décembre, avec la CGT

Manif sans surprise, cérémonie immuable d’une manif traîne-savate, servant à canaliser les colères. Car des colères il y en avait, multiples, avec ce désir de les partager. Désir évident de rechercher cette convergence avec le mouvement des gilets jaunes. la base de la CGT et d’autres syndicats y poussent, les instances dirigeantes, au-delà des proclamations de principe, freinent des quatre fers. Du déjà vu. Pourtant des habitué-e-s des rond-poins étaient là, des syndiqué-e-s enfilaient pour la première fois la chasuble des gilets jaunes. Mais, à part les lycéens venus en nombre mais bien encadrés dans leur mouvement par les grands adultes militants syndicaux « responsables », quelques fumigènes bleus et des fanfarons qui animaient plus joyeusement la manif en musique, rien de nouveau.
Balade habituelle, bien que le parcourt ait emprunté des détours pour s’arrêter devant quelques lieux symboliques, centre des impôts, régions, pour finir par le Medef, devant lequel, face à une haie de flics suréquipés, les lycéens s’agenouillent, les mains sur la tête pendant qu’une voiture de police est, l’espace d’un court instant, redécorée.

A part ce court instant, aucune originalité, aucun signe d’une volonté d’être offensive, aucun appel à la grève générale. Et ce n’est pas l’annonce d’une autre manif le mardi d’après qui va nous rassurer là-dessus. C’est la même stratégie des manifs saut de puce qu’on a connues pendant le mouvement contre la loi Travail, qui ne peut que nous mener à l’échec et au découragement. Mais nous sommes aussi responsables de cette situation. Aucune banderole affirmant ce désir de radicalité, aucun tract, aucun cortège offensif qui aurait permis à beaucoup de personnes de se regrouper pour crier autrement leur colère, leur désir de convergence réelle. On se donnait tout de même rendez-vous le lendemain avec beaucoup d’espérance pour la manifestation des gilets jaunes.

Samedi 15 décembre, avec les gilets jaunes

Nous voilà donc ce samedi matin au même carrefour Tourny, presque à la même heure. L’ambiance est tout de suite plus animée, plus joyeuse, plus offensive. Beaucoup de manifestants de la veille s’y retrouvent, la convergence a l’air de s’y faire. Près d’un millier de personnes défileront, Mais le décor semble aussi étrangement connu. Manifestation déclarée, parcourt négocié, voiture sono qui ouvre le chemin et Père Noël rouge recouvert de la chasuble jaune distribuant des bonbons, sous la surveillance de quelques gilets jaunes « responsables ». Sensation étrange de déjà-vu malgré l’ambiance survoltée. On suit la sono qui passera étrangement, selon les speakers ou speakerines, des slogans classiques « Macron démission », à quelques très craignos « Macron, tu l’as vue ma quenelle » pour finir par des slogans qu’on a plus l’habitude de retrouver dans les manifs syndicales avec Motivés, motivés en boucle et le chant des partisans revisité. Heureusement un bon coup de pression est mis devant la mairie après un arrêt agenouillés en hommage aux lycéens de Mantes-la-Jolie.
Des manifestants appellent à s’y rendre, la majeure partie de la manif s’y précipite au grand dam des encadrants « responsables » qui improvisent une chaîne pour séparer les gilets jaunes du cordon de Robocops protégeant la mairie fermée précipitamment. Les invectives et les slogans fusent. Une grosse partie de la manifestation n’a pas voulu bouger et gueulait : « Occupons la mairie » ou « Police partout, justice nulle part » pendant que le service d’ordre essayait de nous faire partir en disant « Nous ne voulons pas de problème ». Il y a eu là une vraie prise de pouvoir de quelques personnes autoproclamées organisatrices qui pensent posséder la manifestation et la privent de toute spontanéité et d’offensivité. La volonté de ne pas déborder et de rester dans le cadre autorisé par la préfecture semble complètement inefficace alors que le rapport de force des gilets jaunes n’a pu se mettre en place que grâce aux actions hors cadre : blocages, sabotages, émeutes,...
Ce fut le seul moment de joie offensive de la manifestation, celle-ci se déroulant ensuite selon un rituel bien connu des habitués des manifs syndicales ou autres : boulevard Gambetta, place d’Aine, où un chaîne humaine est tentée, face à un palais de justice aussi surprotégé, place Denis-Dussoubs, boulevard Victor-Hugo, avenue de La Libération, où on laisse gentiment la préfecture sommeiller, boulevard Garibaldi pour finir... carrefour Tourny où, après une Marseillaise entonnée par la sono, très peu reprise, a lieu la dispersion. Ouf ! La boucle est bouclée, le marché de Noël peut respirer, la consommation continuer sans perturbation, l’économie est sauve. Scoop : les gilets jaunes réinventent la manif syndicale plan-plan. Grosse déception pour beaucoup qui attendaient plus que ce remake sans cesse ressassé.

La spontanéité et la solidarité restent vivantes sur les ronds-points

Ce qui ressort, c’est que c’est toujours le même processus de récupération qui se met à l’œuvre dans les mouvements horizontaux et spontanés. Certains ne veulent pas détruire le pouvoir mais se l’accaparer et mettre dans l’ordre les divergences. Ils veulent, par exemple, se former en « fédération », en « association ». Ils cherchent à s’institutionnaliser pour gagner en pouvoir en être reconnu comme légitime par les décideurs. Mais, ce qu’ils ne savent pas analyser, c’est qu’il y a des multitudes de formes qui s’expriment autour des ronds-points qui deviennent des lieux de vie et de blocage.

C’est pourquoi nous sommes allés, après la manifestation, vers le rond-point de Grossereix de Familly Village. Là, nous y avons retrouvé une familiarité, une ambiance, de la nourriture et du feu. Tout y en bloquant les flux économiques : l’échangeur principal de l’A 20 et l’entrée vers Familly Village. Des espaces abandonnées qui reprennent vie malgré l’hostilité de l’environnement. Les ronds-points qui étaient, avant, des lieux sans vie humaine (en apparence), avec un espace de verdure mimant une nature fétichisée (des arbres, des bosquets, de la rocaille, en somme des paysages en miniature) mais toujours entourés de pollution et de goudron. Une cabane en bois, entourée de palettes comme barricade a été construite. Ce n’est pas sans nous faire rappeler des moments à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou bien la Limouzad [1]. Mais aussi à des images du Kashima Paradise, avec des presque reconstitutions de villages fortifiés médiévaux.

La ZAB, « zone à bloquer » comme certains aiment à l’appeler, a bloqué toute la nuit ce rond-point, avec une présence policière forte (4 camions de la gendarmerie garés sur le bas-côté plus des policiers nationaux). Une forte présence de personnes qui ne se seraient jamais rencontrées sans cela, des agriculteurs de toute la région du Limousin, des artisans, des chômeurs, etc., venant de tous les côtés de la Haute-Vienne. Les discussions sur les taxes, la politique de Macron, mais surtout de cette colère contre la société et cette volonté de s’exprimer et de prendre position dans cet évènement que sont les Gilets jaunes.

Comment continuer le début ?

La mobilisation est toujours là, le nombre de participants aux actions du lendemain le prouve avec encore des personnes qui venaient pour la première fois.

Le mouvement est à un tournant au moment où la répression se durcit et devient implacable. Comment rebondir ? Tout en gardant les ronds-points comme lieux de rassemblement et de vie, il faut en sortir pour bloquer plus efficacement l’économie, comme à Stef jeudi dernier par exemple, mais aussi revenir en ville, bloquer les banques, les investir de façon ludique, comme l’avaient fait les indignés espagnols [2], institutions, centre des impôts, Pôle emploi, etc. Attention aussi à ne pas se cantonner dans des revendications institutionnelles qui peuvent être des pièges, comme le référendum d’initiative populaire, qui ne remet pas en cause la démocratie représentative parlementaire, qui fait passer à l’arrière-plan les vraies demandes de démocratie directe qui se construisent petit à petit. [3]. Revendication étrangement reprise par tous les médias dans tous les interviews de gilets jaunes. Revendication qui pourrait être satisfaite en partie par Macron (avec bien sûr un système d’encadrement administratif qui laissera la part belle aux politiciens une fois de plus) et qui lui permettrait de démobiliser encore plus sans qu’il ait fait la moindre concession sur l’essentiel : la misère sociale, les retraites, l’ISF...

Alors la lutte doit continuer de plus belle mais aussi inventer d’autres formes, d’autres actions qui font mal à l’économie, qui parlent au plus grand nombre, les réflexions doivent d’intensifier sur les ronds-points, dans les collectifs, pour encore élargir le soutien. La convergence se construit dans l’action, pas dans les salons qu’ils soient politiciens ou syndicaux. Il y a urgence quand on entend les déclarations de Castagner demandant l’évacuation des ronds-points.



Notes

[1Zad éphémère à Limoges, boulevard de la Corderie. Un collectif de soutien à la ZAD a occupé un terrain abandonné par le conseil régional. Il y a eu un potager, des cabanes, des rencontres et des projections de films, etc. Mais elle a été expulsée avec force après un procès.

[2Flamenco anticapitaliste : /https://www.dailymotion.com/video/xj8ndg