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Mai 68, quelques pavés sur les idées reçues

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L’historienne Ludivine Bantigny [1] secoue nombre d’idées et de clichés sur Mai 68. En ce mois de mai 2018, cinquante ans après, il est temps de jeter aux orties l’histoire fabriquée par les élites politico-médiatiques dans un seul but : éviter que 1968 ne se répète !

Il est urgent de jeter quelques pavés sur les idées reçues, dont celle consistant à décrire les années 1960 comme celles des « Trente glorieuses ». A écouter les « merdias », la société française est alors une société de richesse, affirmation souvent complétée par nos propres gosses accusant la génération 68 d’avoir « dépensé tous les sous et créée la dette » du fait de l’intransigeance de ses revendications... L’Alzheimer politique existe, je l’ai rencontré !

La réalité est tout autre, les années 1960 c’est :
1. 5 millions de personnes (sur une population de 51 millions) qui vivent sous le seuil de pauvreté ;
2. 2 millions de salariés qui ont des salaires de l’ordre de 400 à 500 francs par mois, ce qui équivaut à l’équivalent en euros aujourd’hui (cf. le RSA) ;
3. La moitié des logements qui n’ont ni eau courante ni toilettes ;
4. Nombre de travailleurs pauvres, d’immigrés vivent dans des bidonvilles tel celui de Nanterre ;
5. Près de 500 000 chômeurs, ce qui est certes faible par rapport à aujourd’hui mais suffisamment important pour que soit crée l’ANPE en 1967 ;
6. Pour un travail égal à celui d’un adulte, un jeune de 16 ans touche 60 % du salaire d’un adulte, 70 % si il a 17 ans ;
7. La semaine de travail est de 40 heures.

1968 serait une affaire essentiellement parisienne, « une petite révolte d’étudiants parisiens et de fils à papa ! » alors que :
1. De grandes manifestations paysannes éclatent en Bretagne (Quimper) dès octobre 1967 ;
2. En janvier 1968, ce sont les ouvriers qui mènent d’importantes grèves dans le secteur automobile en Normandie (Caen) ;
3. On observe également de nombreuses grèves avec occupation dans des industries textiles vosgiennes, y compris en milieu rural dans des petites entreprises de moins de 20 salariés ;
4. Il y a dès 1967 un immense mouvement au niveau national, ouvrier, paysan qui se construit durant des semaines et qui déborde souvent les syndicats.

1968 et la répression policière :
1. Qui sait qu’il y eut 6 morts, dont l’un d’une balle en pleine tête le 12 juin 1968 ?
2. Les travailleurs immigrés, nombreux dans les grosses industries en particulier automobiles vont être expulsés par centaines en juin 1968 ;
3. Qui connaît le nombre de tabassages, de viols commis par les flics dans les commissariats et les cars de CRS ?

1968 et la solidarité ouvrière, étudiante :
1. Solidarité avec les immigrés (manifestations et milliers d’affiches dénonçant les expulsions) ;
2. Solidarité des étudiants qui organisent des collectes pour aider les familles de grévistes ;
3. La conscience et la solidarité internationaliste avec les peuples qui se soulèvent, en particulier le Vietnam. Une des « étincelles » est le 22 mars 1968 où les étudiants de Nanterre décident l’occupation du centre administratif après l’arrestation de camarades lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam.

A l’opposé de ce qui est raconté depuis 50 ans, le printemps 1968 fut donc bien :
1. Une véritable révolution sociale, à caractère libertaire par bien des aspects ;
2. Une vraie convergence des luttes entre étudiants, paysans et ouvriers ;
3. Un moment intense de solidarité envers les travailleurs immigrés ;
4. Une leçon de conscience internationaliste avec les manifestations de soutien aux peuples se battant pour leur indépendance (cf. Vietnam, Palestine) ;

Alors, oui, les espoirs portés par 1968 ont été trahis, comme en 1936, par les mêmes forces dites de « gauche » politique et syndicale ! Sans oublier 1981 !
Et elles ne peuvent que continuer de trahir puisqu’elles n’envisagent pas de renverser le capitalisme !
Comme le dit la chanson « Nos révolutions sont toujours trahies ! »
Oui, le printemps 2018 voit fleurir de multiples luttes, mais 50 ans après où en est-on :
Dans la convergence des luttes ?
Dans le soutien aux migrants fuyant les bombes, françaises en particulier ?
Dans les combats pacifiste, antimilitariste, anticapitaliste ?
Dans le combat contre le retour du religieux ?
Dans le soutien aux peuples combattants pour leur liberté ?

Quant au « Comment lutter ensemble », au regard des abandons et trahisons vécus depuis des décennies, il est temps de tirer les leçons de l’histoire.
L’unité, les convergences se font à la base, dans l’action et ne sont pas décrétées par :
des partis politiques (y compris dits « radicaux ») préoccupés par nature et définition par leur accession au pouvoir, des centrales syndicales souvent plus préoccupées par la sauvegarde de leurs permanents et leur reconnaissance institutionnelle par l’Etat.

Il est grand temps d’entendre le message de Louise Michel :
« La propriété individuelle s’obstine à vivre malgré ses résultats antisociaux ; les crimes qu’elle cause de toutes parts. (...) L’effondrement des sociétés financières, par les vols qu’elles commettent – la danse macabre des banques –, les gaspillages des gouvernements affolés qui se feraient volontiers entourer chacun par une armée pour protéger les représentations propices et les festins des hommes de proie, toutes ces turpitudes sont les derniers grincements de dents qui rient au nez des misérables. Une seule grève générale pourrait y mettre fin, elle se prépare sans autre meneur que l’instinct de la vie – se révolter ou mourir, pas d’autres alternatives. »

Louise Michel, Prise de possession, fin 1880

Michel Di Nocera



Notes

[1« Mai 68. De grands soirs en petits matins », Editions du Seuil

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