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Jeux et enjeux d’une sécession diffuse :

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« Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines. »
Eugène Varlin

Rien de ce qui bouge en exprimant, dans ses profondeurs, dans l’inattendu de sa mise en branle, une révolte clairement sociale, ramifiée, coagulante, hors contrôle et horizontale, ne saurait laisser indifférent. La sécession des Gilets jaunes apparut ainsi, dès ses premiers symptômes, révélatrice, conjointement, d’un retour du refoulé et d’une réinvention. Elle disait un insaisissable qui est le propre des révoltes plébéiennes : l’éruption d’un innommé conscient de sa force, mais dépourvu de références historiques identifiables.

Du pouvoir médiatico-politique

Face à cette subite montée de colères objectivement unifiables, colères aux apparences tranquilles mais charriant un ressentiment potentiellement explosif, l’observateur moyen d’aujourd’hui, journaliste formé aux écoles du consentement ou politique sans autre caractéristique que d’être rallié à l’ordre de la domination, n’a de capacité de jugement que celles que lui confèrent le « nouveau monde » auquel il aspire et l’enseignement de l’ignorance historique qu’on lui a dispensé. Le discours médiatico-politique des premiers temps de la révolte est là pour en attester. Il ne disait rien de ce qui cuisait dans la marmite en surchauffe, mais tout des affects qui animaient ceux qui étaient en charge d’en analyser les causes et les effets : pas la trouille, pas encore, mais un profond mépris pour ce petit peuple de « beaufs » trop abruti pour admettre l’hypothèse de la fin du monde, et donc la nécessité – taxable – de l’urgence climatique. En fait, la fracture était là, claire, nette, évidente, entre les « sachants » et les « petits ». D’un côté, ceux qui marchent dans le sens moral de l’histoire et des droits de l’homme écologique ; de l’autre, ceux qui, médiocrement, égoïstement, n’aspireraient qu’à une immorale survie augmentée.

Qui ignore le passé des anciennes révoltes est incapable de saisir ce qui se joue, en écho ou en correspondance, dans les nouvelles. Corrélé à l’épuisement de toute capacité dialectique chez les analystes contemporains, tous issus de la petite-bourgeoisie intellectuelle, cette idée à laquelle ils se soumettent volontairement qu’il n’est d’autre monde possible que celui qui les salarie en leur conférant un si pauvre statut de minable communicant, explique, et justifie, l’absolu discrédit dans lequel ils sont tombés. Sans leur complicité, active ou passive, rien ne pourrait tenir du mensonge dominant. Si le terme de « caste » leur convient si parfaitement, ce n’est pas par défaut, mais parce que, consciemment ou inconsciemment, la fonction qu’ils assument, consiste à légitimer, même de manière apparemment contradictoire – en version « de gauche » ou « de droite » –, l’idée qu’il n’est finalement d’autre manière d’en être, de ce monde, qu’en l’acceptant tel qu’il est ou tel qu’il pourrait être, le cadre restant invariablement le même, celui d’un néo-libéralisme plus ou moins régulé.

Les radicaux du désengagement

Aussi limité fût-il dans ses intentions initiales, le mouvement dit des Gilets jaunes marque indiscutablement un retour massif de la question sociale sur le devant de la scène de l’histoire. Lorsque des gens à bout de tout se soulèvent en décidant eux-mêmes des moyens d’action qu’ils se donnent, lorsqu’ils réinventent, hors cadres institués (syndicaux ou partidaires), des formes d’intervention et d’action directes sécessionnistes, le plus souvent – mais pas toujours – non violentes, à partir de revendications parfois confuses mais souvent justes, on ne leur demande pas leurs papiers, sauf à se vivre comme une sorte de police idéologique chargée de faire appliquer la ligne générale. C’est pourtant ce qui se passa du côté de certains courants d’une gauche anciennement extrême, et plus encore dans certains milieux dits radicaux, autonomes ou anarchistes pour qui la nature non ouvrière, et plus encore interclassiste, de ce mouvement excluait, ontologiquement en quelque sorte, tout soutien, et a fortiori toute participation de leur part, à ses initiatives. L’histoire est pleine d’exemples, parfois tragiques, où des avant-gardes autoproclamées se retrouvèrent à l’arrière-garde d’un réel complexe – et peu regardant sur les détails – qui les laissa se ridiculiser avant de leur appliquer le sort commun que la dictature réserve à ses opposants, même passifs. Pour l’occasion, ce prurit puriste serait plutôt comique s’il ne révélait une véritable impasse théorique. Car, en contrechamp de l’inlassable répétition de slogans éculés sur la centralité de « la classe » – cette classe si méthodiquement déconstruite par la postmodernité capitaliste qu’elle n’existe qu’à peine comme multitude –, pointe une totale incapacité à saisir l’une des principales raisons de ce surgissement de la plèbe, dans le champ social, en lieu et place de « la classe », mais pas contre elle.

Au-delà de la pose puriste, la principale excuse que se trouvèrent ces radicaux du désengagement par anticipation relevait d’une constatation contestable, à savoir que ce mouvement, apparemment informe, aurait été noyauté par « les fascistes ». Indépendamment du fait que, si fascisme il y avait et à ce niveau d’influence, il eût été logique de mener bataille au sein même du mouvement qui en était prétendument captif, comme ce fut le cas à Maïdan à l’hiver 2014 [1], il faut croire que, pour être hypercritiques, on n’en est pas moins réceptifs à la propagande d’État, abondamment relayée par les médias, qui s’acharna, dès le début du mouvement des Gilets jaunes, à s’inventer un retour des ligues de 1934 et de « la peste brune » au prétexte que quelques chefaillons nazillons s’étaient « autophotographiés » – comme on dit au Québec – sur les Champs-Élysées. Si l’on comprend que Castaner ait pu utiliser cette scie pour discréditer l’ensemble d’un mouvement qu’il savait plus difficile à réduire qu’un quarteron fasciste, on s’étonne en revanche que des radicaux rompus, en principe, aux complexités de la dialectique aient pu se satisfaire d’un tel faux-fuyant pour justifier leur « quiétisme politique » [2]. Très diffusée dans les milieux radicaux, autonomes et anarchistes, cette survalorisation de l’entrisme d’ultra-droite chez les Gilets jaunes dissimulait, on l’aura compris, une autre gêne, liée celle-ci à la nature supposément confusionniste d’un mouvement jugé par trop « populiste » pour mériter qu’on s’y intéressât. « Misère de la philosophie », aurait dit Marx.

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