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“ Fake news ” et censure : attention danger

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Alors que le pouvoir souhaite légiférer à propos des Fake news, la prudence est de mise vis-à-vis d’une notion fourre-tout qui pourrait très bien être utilisée comme un alibi à la censure. En bon communiquant, Macron veut se faire passer pour un vertueux champion du combat contre le mensonge, drôlement gonflé pour celui qui manie en même temps mensonges et demi-vérités.

De la même manière qu’un outil n’est jamais neutre, son utilisation est, elle aussi, dépendante à la fois des buts que l’on se fixe mais aussi de l’environnement dans lequel on se place. A ce titre, passer par Facebook, Twitter ou par des sites d’informations comme La Bogue, la démarche n’est pas identique : temporalité, réactivité, réseaux... En revanche, pour le pouvoir, peu importe l’outil, ce qui se joue derrière l’idée informationnelle, c’est sa maîtrise. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la volonté du gouvernement d’utiliser l’outil législatif à propos des Fake news.

Le contrôle de l’information à la clef

Ce serait mentir que d’affirmer le grand respect que porte Macron aux journalistes français et à l’information hexagonale en général. Il est même possible de dire qu’il existe une réelle méfiance de l’exécutif envers un univers qu’il ne maîtrise pas tout à fait. Choix des journalistes qui peuvent l’approcher et des questions susceptibles d’être posées, utilisation du service d’ordre pour ne pas répondre aux importuns, annulations de conférences de presse, poursuites judiciaires pour certains, pressions pour d’autres, chasse aux lanceurs d’alertes au sein des ministères, etc. Un climat qui s’est encore détérioré ces derniers jours quand le président a émis l’idée de « certifier déontologiquement » les médias... Il y a fort à parier que derrière l’idée présidentielle se joue une régulation étatique, c’est-à-dire une reprise en main politique de France Télévision et Radio France. Retour à la case ORTF. Dernièrement, il a été annoncé comme un de ses projets personnels le projet de loi contre les Fake news. Projet si important que cette réforme devait être bouclée dans les semaines à venir...

Il faut reconnaître au président une certaine obstination dès qu’il s’agit d’encadrement de l’information. Ministre déjà, il s’était adjoint le service de plusieurs avocats spécialistes du domaine. On avait vu alors se multiplier les mises en demeure et autres poursuites judiciaires pour des propos portant atteinte à sa réputation ou à son honneur. C’est que tout est question d’interprétation, et les personnes de son entourage d’affirmer à cette occasion : « Il ne supportait pas les mises en cause personnelles ! » et « Il souhaitait systématiquement riposter à toutes les attaques ». Il faut dire que l’arsenal législatif est déjà bien doté avec la loi de 1881 sur la presse qui réprime diffamations et calomnies. Mieux, depuis février 2015, il est possible de faire disparaître des sites ou des textes sans recours au juge, sur simple requête de l’administration policière ! De fait, il y a quelques mois, l’utilisation des lois antiterroristes a permis d’attaquer très concrètement les sites d’informations indépendants Indymedia.

Un environnement en tensions

Or, cette question des Fake news illustre tout à fait le bras de fer entre des journalistes en perte d’influence et un gouvernement qui cherche à limiter les révélations. En légitimant certaines sources d’information au détriment d’autres, Macron souhaite restaurer le lien entre pouvoir et journalistes officiels. Ainsi, il s’arrange des partenaires bien identifiés sur lesquels il peut avoir prises et contreparties. De leur côté, les journalistes peuvent récupérer un peu de leur autorité.

Il s’agit, en outre, pour le pouvoir d’exister dans un environnement informationnel où se jouent plusieurs réalités, entre une production historique de propagande institutionnelle et la capacité pour n’importe quelle structure de produire des opérations psychologiques à un coût ultra-faible et aussi bien à grande échelle que de manière très ciblée, grâce à un nouvel écosystème dont personne ne mesure vraiment la puissance ou l’impuissance. C’est que le gouvernement a bien compris les enseignements de l’élection de Trump d’une part, et du Brexit d’autre part. De fait, les réseaux sociaux forment un arbitre très confortable.

Fake news un phénomène à définir

D’autant que le concept de Fake news part à vau-l’eau, et même l’un de ses plus ardents promoteurs, Samuel Laurent, des Décodeurs, demande désormais expressément à ce qu’on cesse de l’utiliser. Et c’est bien là l’un des enjeux du futur projet de loi : établir une définition légale aux Fake news. Jusqu’à maintenant la notion restait assez vague, avec pour dénominateur commun l’idée « d’informations délibérément fausses ou truquées » ; et comme il s’agit d’une des critiques les plus récurrentes dès lors qu’un homme politique est accusé de quoi que ce soit... Ce qui est clair, en revanche, c’est combien son utilisation peut être intéressante pour le pouvoir : soit qu’il s’agisse de faire diversion sur une politique ou une réalité (Trump), soit qu’il s’agisse de la mise en place d’une certaine dose de censure (Iran). En creux, ne serait-ce pas plutôt le monopole que chercherait le gouvernement ? Ce qui n’aurait rien d’étonnant, dès lors que l’on considère les Fake news comme un outil stratégique de pouvoir. De fait, établir une seule réalité pleine et entière, et donc permettre à la force publique de définir ce qui est vrai de ce qui est faux, n’est-ce pas là un des objectifs officieux de tout gouvernement ? Avec, à terme, l’opportunité de neutraliser tout ce qui ne roulerait pas dans la bonne ornière.

Cette dimension de la Fake news comme outil d’État n’est pas la seule qui puisse être dégagée. Il est aussi possible de se demander s’il s’agit là d’une simple version 2.0 du principe de désinformation classique ou bien si, au contraire, il s’agit de la manifestation d’un nouveau cadre sociétal. Car, s’il est vrai que l’évolution des outils de communication, y compris pour ce qui concerne les réseaux sociaux, a fait évoluer les sphères à l’intérieur desquelles nous avions l’habitude de communiquer, ne peut-on pas y voir également une mutation de la nature même de notre système démocratique ? En regard de l’évolution technologique, les Fake news seraient non seulement une manifestation techniquement modifiée des éléments de manipulation de l’opinion publique déjà présents dans notre société, mais surtout un témoignage de la transformation de la société au contact de la pensée néolibérale. Une mutation où l’espace public serait délibérément libéré de la discussion et de la critique qui s’exerçait contre le pouvoir de l’État ; avec tout ce que cela implique de reconfiguration du réel. En ce sens, un des enjeux du gouvernement est bien d’avoir le contrôle sur ce phénomène, à la fois dispositif de domination et nouveau référentiel démocratique.

Une vérité, c’est toujours mieux pour le pouvoir

Dans l’esprit très start-up de Macron, son projet de loi aura donc la tâche de dire officiellement ce qu’est la vérité. En clair, la censure est devenu un joli produit marketing avec son argumentaire de vente tout prêt. Et, comme à chaque fois et pour chaque produit, l’objectif est bien de nous manipuler. A cet égard, rappelons-nous ce qu’a soutenu dernièrement Macron : « Je ne peux pas laisser accréditer l’idée que les forces de l’ordre se livrent à des violences physiques. » A bon entendeur...



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