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Septembre 1895, à Limoges, fondation de la Confédération Générale du Travail

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En septembre 1895, est fondée à Limoges la Confédération Générale du Travail (CGT). Cette résolution s’appuie sur deux prétentions : réunir dans son sein tout ce que le pays compte de travailleurs organisés, et offrir une structure indépendante des forces socialistes devenues adeptes de l’action politique.

Quand se tient en 1895 le premier Congrès de la Confédération Générale du Travail, le mouvement ouvrier se trouve confronté à de nombreuses difficultés. Pourtant, des Canuts dans les années 1830 à la Commune de 1871, de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) aux babouvistes du XVIIIe siècle, le mouvement ouvrier français est déjà riche d’une longue histoire. Ses symboles sont connus et environ 420 000 travailleurs sont syndiqués.

Seulement, le mouvement ouvrier français est partagé entre des éléments de tendances marxistes qui souhaitent subordonner l’action économique à l’action politique, et, à l’inverse, des éléments aux sympathies libertaires qui voient dans le syndicat l’embryon du groupe social de la société de l’avenir.

Un mouvement ouvrier divisé : l’union à tout prix ?

Le 11 octobre 1886, avec une centaine de délégués, est fondée la Fédération nationale des syndicats et des groupes corporatifs de France. Cette Fédération est basée sur l’indépendance stricte de chaque syndicat (et une caisse régionale commune pour l’entraide ouvrière). Très vite les guesdistes, marxistes, y voient un outil pour l’émergence d’une conscience politique et deviennent majoritaires. En 1888, au Congrès du Bouscat, sous l’impulsion d’un contexte international qui se radicalise, la Fédération adopte la résolution suivante :

« Considérant que la grève partielle ne peut-être qu’un moyen d’agitation et d’organisation, le congrès déclare que seule la grève générale, c’est-à-dire la cessation complète de tout travail, ou la révolution, peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation. »

Seulement, sous l’impulsion du Parti Ouvrier Français (POF) de Jules Guesdes, qui souhaite se concentrer sur la conquête des pouvoirs publics, la Fédération rejette la grève générale lors du congrès syndicat de Marseille en 1892.

Plus tôt dans l’année, à Saint-Etienne, en février, un premier Congrès national des Bourses du travail a fédéré onze bourses. La Fédération souhaitait ainsi affirmer la souveraineté des bourses vis-à-vis des forces politiques du moment. Le mouvement se confirme deux ans plus tard, en 1894, quand Fernand Pelloutier est nommé secrétaire adjoint de la Fédération. Sous son influence les Bourses développeront un modèle complet et autonome de syndicalisme basé sur une tactique (action directe), une stratégie (grève générale) et un projet de société (proto anarcho-syndicalisme) [1].

L’année 1894 marque un tournant pour le mouvement ouvrier. Cette année-là se tient le VIème Congrès de la Fédération nationale des syndicats et groupes corporatifs, à Nantes. Composé de délégués de la Fédération des syndicats et de délégués de la Fédération des bourses du travail, les éléments anarchistes et anti-guesdistes cherchent à écarter de la Fédération l’influence politique guesdiste. Pour ce faire, ils font voter et obtiennent la reconnaissance de la grève générale comme moyen révolutionnaire d’émancipation [2]. Incapables de se soumettre à la majorité malgré la représentativité du congrès (1 662 syndicats), les guesdistes quittent la salle [3]. Pelloutier et l’assemblée traite alors de l’unification sans trouver de compromis.

Ainsi, le Congrès de Nantes, dans la suite des différents congrès socialistes internationaux (Paris en 1889, Bruxelles en 1891 et Zurich en 1893), entérine pour de bon, pour le mouvement ouvrier français, les deux conceptions oppositionnelles de l’émancipation : politique d’un côté, économique de l’autre.

Septembre 1895 : naissance de la CGT

C’est dans ce contexte que du 23 au 28 septembre 1895, pendant six jours, 75 délégué-e-s (dont trois femmes), venant de 17 villes, représentant 126 chambres syndicales, 28 fédérations de syndicats, 18 bourses du travail vont jeter les bases de ce qui deviendra un des outils de lutte les plus important du début du XXe siècle [4]. Le choix de Limoges pour le Congrès ne relève pas du hasard : grande tradition de luttes (porcelainiers, solidarité active avec la Commune de Paris) et grande force syndicale (en 1895, la Fédération des syndicats de Limoges, ce sont 53 syndicats pour 5 727 adhérents).

C’est au cours des trois séances du vendredi 27 septembre que les délégués discutent et votent les statuts de « l’organisation unitaire et collective » qui prend pour titre : Confédération Générale du travail.

Si l’objectif est bien d’unir tous les travailleurs, il est aussi d’échapper à l’influence des chapelles socialistes. Il s’agit donc, avant la Charte d’Amiens de 1906, de poser comme axiome fondateur l’indépendance totale de la CGT. Ainsi, l’article initial de ses statuts s’achève par ces lignes : « Les éléments constituant la CGT devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques. ».

Mieux, l’article 2 des statuts exprime déjà très clairement dans quel esprit a été pensé la CGT historique :

  • L’atelier et l’usine sont ses champs d’investigation puisque garants de la cohésion ouvrière
  • L’objectif est bien l’émancipation et donc l’éradication du système capitaliste

Et Emile Pouget d’écrire dans Le Père Peinard deux ans plus tard :

« Des copains prétendent qu’il n’y a rien à foutre dans les chambres syndicales. Ca c’est affaire d’appréciation ! Y’a des gars qui n’aiment pas les biftecks - c’est tant pis pour eux. Depuis quelques années, une riche évolution se manifeste dans les groupements ouvriers : on y tourne le dos à la politique et on ne prête plus attention qu’aux questions sociales. »



Notes

[1A lire, cet article de David Rappe : Les Bourses du travail, une expression de l’autonomie ouvrière.

[2Résultats finaux : 65 pour la grève générale, 37 contre et 9 abstentions.

[3Le compte-rendu du Congrès est disponible sur ce site.

[4Le compte-rendu est disponible sur ce site.