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Lettre ouverte d’un "Vieux fourneau"

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Un œil tourné vers un passé qui fout le camp, l’autre qui scrute un avenir de plus en plus incertain... 

Telle est la présentation des héros de la série Les vieux fourneaux relatant les aventures de personnages déconneurs, contestataires, libertaires mis en scène par Wilfrid Lupano qui ne cache pas ses idées anarchistes. Les Vieux fourneaux, c’est donc une bande de vieux militants anars ou marxistes, des militants révolutionnaires, aujourd’hui âgés de 70, 80 ans, porteurs depuis toujours des mêmes colères face aux mêmes injustices.

Né en 1949, libertaire, je me reconnais dans ces « Vieux fourneaux », « Gilets jaunes-rouges et noirs » depuis plus de 50 ans !
« Vieux fourneau », c’est quand même plus sympathique que de se faire traiter par nos gosses de génération des « Trente glorieuses », celle : qui « aurait dépensé tous les sous, créant ainsi la dette devant être remboursée par les générations futures », qui porterait la responsabilité du désastre écologique actuel pour « ne pas s’être occupé suffisamment de l’environnement » ! Le fait de nous considérer comme ceux qui durant les années 1945/1975 auraient « pété dans la soie » et seraient devenus les responsables du désastre écologique montrent la capacité du capitalisme à transformer le réel à son profit.

Quelle mémoire transmettre face à la disparition de l’histoire ?

Notre génération est née après la seconde guerre mondiale nous faisant hériter de la mémoire : de nos grands parents qui avaient vécu le début du 20ème siècle et la naissance du syndicalisme, sans oublier la guerre de 1914-1918, de nos parents qui avaient vécu 1936, la seconde guerre mondiale et pour certains la résistance au nazisme. Quant à nous, nous avons trouvé le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) dans notre berceau, accompagné de quelques clefs pour comprendre et mettre en pratique la « lutte des classes ». Reste à savoir ce que nous en avons fait de cet héritage, car force est de constater qu’avec la disparition prochaine de notre génération disparaît un siècle de conquêtes sociales. Le souvenir même de nos combats ne va pas tarder à disparaître ! Quand on sait que pour les jeunes générations la « Commune de Paris » se résume au numéro d’immatriculation 75, tout est à craindre ! Les murs de l’oppression comme ceux de l’indifférence n’ont fait que grandir jusqu’à pratiquement boucher l’avenir ! 70 ans après la seconde guerre mondiale, les « bruits de bottes » reviennent avec plus de force à cause en particulier du même et éternel assourdissant « silence des pantoufles ».

Si il est vrai que le mouvement des Gilets jaunes peut apparaître comme un réel sursaut citoyen, il n’a pas grand chose à voir pour autant avec les mouvements populaires, révolutionnaires qui ont émaillé l’histoire du mouvement ouvrier de 1830 à 1968 ! Il n’a d’ailleurs pas réussi à agréger les masses et si l’Etat a pu paraître trembler, le capitalisme quant à lui s’est amusé de cette révolte qui oubliait de s’en prendre à ses biens, à ses usines et à ses hommes de main du patronat ! Il est quand même surprenant que le MEDEF n’ait jamais été inquiété !

Les 7 mois écoulés se sont confrontés à l’incroyable capacité de répression de l’Etat, à la veulerie des meRdias ainsi qu’à l’indifférence de la majorité des citoyens. Combien de ces 50 à 80 % de soutiens n’ont été que des soutiens du « bout des lèvres », du « haut du balcon » ou du « comptoir du bar », soutiens qui ont déserté le terrain de la solidarité par peur du gendarme ou par simple égoïsme et individualisme, caractéristiques qui définissent biens les femmes et les hommes quelle que soit la génération à laquelle ils appartiennent.

Cette apathie générale ainsi que l’inculture et l’inexpérience politiques des gilets jaunes ajoutées au sectarisme et au collaborationnisme des grandes centrales syndicales sont responsables de l’impossibilité de convergences. C’est pourtant bien la convergence des luttes qui peut parvenir à réveiller la majorité d’un peuple amorphe, considéré depuis toujours par l’Etat comme étant le peuple des « gens qui vont le dos voûté la langue au pas ». Lucidité ou défaitisme, le « vieux fourneau » que je suis pense comme Léo Ferré que « Nous aurons tout, dans 10 000 ans », ce qui est certes plus poétique que de dire à la « Saint Glinglin ».

A ne pas vouloir abattre le capitalisme, à se définir comme des partenaires du patronat, les grandes centrales syndicales sont devenues les complices de l’exploitation des travailleurs. La Charte d’Amiens (1906) qui voulait supprimer patronat et salariat a définitivement vécu !

La collaboration de classes est totale au sein de ces syndicats où on peut constater le même niveau de corruption que dans les partis politiques. Comme le dit Juan Branco dans son livre Crépuscule les hommes politiques ne sont pas corrompus, ils sont la Corruption !
Le concept de « lutte des classes » apparaît plus que jamais obsolète, remplacé par le dogme de l’ultra libéralisme, modèle et horizon indépassables, prôné par des dizaines d’économistes, de spécialistes, d’éditorialistes, de philosophes, tous experts autoproclamés de la pensée unique.
La casse progressive des services publics a fini de détruire les liens de solidarité toujours fragiles, dont la génération des « vieux fourneau » avait hérité et qu’elle s’était attachée tant bien que mal à défendre et à développer,
La « chaîne du consumérisme », rajoutée à celle du salariat a formaté des générations entières, dont celle des « Vieux fourneaux », jusqu’à en faire des troupeaux d’individualistes forcenés, des « sauve qui peut » et des « chacun pour soi » courant davantage après les soldes qu’après un avenir meilleur !
Le tout avec une morgue, arrogance et un mépris jamais atteints de la part des « élites » envers le peuple. Tout leur est permis !

Nés après guerre sur les cendres du nazisme, nous avons fêté nos 20 ans en 1968, deuxième naissance politique et sociale pour beaucoup d’entre nous. Les plus militants, les plus engagés d’entre nous n’auront jamais cessé de se battre dans la rue comme à l’usine en vertu de l’adage : « Celui qui se bat peut perdre, celui qui ne se bat pas a déjà perdu ! ». D’échecs en victoires provisoires, nous terminons le grand retour en arrière au point d’arriver aujourd’hui à un point de quasi non retour. Malgré le sursaut citoyen du mouvement des Gilets jaunes, il faut bien constater les incroyables forces de démolition du capitalisme, l’extraordinaire capacité de l’Etat à cadenasser toutes les issues de secours et l’incroyable apathie générale face à des situations qui auraient provoquées des explosions sociales il y a quelques décennies.

Aujourd’hui :

Un président peut gouverner en ne représentant 11 à 15 % des citoyens tout en ayant une majorité à l’Assemblée Nationale.
L’absence de contre pouvoirs lui permet de supprimer à coups d’ordonnances pour aller plus vite ce que des travailleurs ont mis des décennies, des siècles à construire.
Les abandons et trahisons des forces politiques de gauche laissent le peuple sans possibilité de réelle expression, ses actions y compris non violentes étant de toute manière criminalisées.
Ils ne sont pas nombreux ces pseudos représentants du peuple à dénoncer la Constitution Bonapartiste de 1958. A croire que tous les politiques s’y retrouvent, certains voulant même faire des RIC pour l’aménager !
Les ordres et les moyens donnés aux forces de police font que tout contestataire est traité comme un « terroriste de l’intérieur ». L’exemple du délire répressif envers les gilets jaunes laisse à penser que dans peu de temps l’Etat policier pourra abattre des femmes et des hommes aux coins des rues.
Quant à la justice, elle se trouve plus que jamais aux ordres et il est devenu coutumier de voir les victimes être traitées en agresseurs.
Enfin, les médias que dénonçait en 1997 Serge Halimi dans Les nouveaux chiens de garde ont atteint un niveau de servilité jamais atteint ! Les propos de plusieurs journalistes et personnalités envers les gilets jaunes ressemblent étrangement à ceux tenus par des intellectuels lors de la Commune de Paris en 1871. Les mensonges et les insultes témoignent de la haine de la bourgeoisie à l’égard du peuple dès que celui-ci quitte sa niche !

De quelle violence parlons-nous ?

Quelles actions mener quand tout est cadenassé ?
Quelles voies choisir quand la notion de « violence » fait peur, quand le seul fait de réfléchir à la radicalisation des luttes est susceptible d’être perçu comme un langage extrémiste tenu par des tenants de la violence contre l’Etat, les terroristes de l’intérieur ?

A propos de la violence institutionnelle, si quelque chose a profondément changé depuis quelques décennies c’est bien notre rapport à la violence. Le pacifisme pour ne pas dire l’antimilitarisme des années 1970 s’est délayé dans l’acceptation de la militarisation de la société au nom de la lutte contre le terrorisme.

Nés après la dernière guerre mondiale notre enfance a été imprégnée de ce conflit. Comment ne pas avoir horreur de la guerre quand la seconde guerre mondiale à peine terminée, survenait celle d’Indochine (1946/1954) qui elle-même allait précéder celle d’Algérie (1954/1962) ?
J’avais 13 ans et me demandais déjà comment nos anciens qui avaient vécu deux guerres mondiales pouvaient accepter celles d’Indochine et d’Algérie !
Ce sont peut-être ces raisons qui nous ont amené à 15 ou 20 ans à battre le pavé, dès 1965 dans les manifestations contre la guerre au Vietnam, menée par les USA ?
Que de « US go home » avons-nous gueulé à la face des flics du général !
Ce sont bien ces raisons qui nous ont amené à nous battre pour l’objection de conscience !
Et nous étions encore là en 1990 dans les manifestations contre la première guerre du Golfe en gueulant « Pas en notre nom ! ».
Il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui une chape de plomb s’est abattue sur tout discours non seulement antimilitariste mais simplement pacifiste !
En dehors de quelques organisations ultra minoritaires, qui dénoncent aujourd’hui le fait que la France soit un des principaux marchands de mort de la planète. Notre pays est présent sur tous les champs de bataille par les soldats qu’elle envoie ou, et par les armes qu’elle vend à tous les dictateurs de la planète !
Ce sont les armes françaises qui massacrent les populations civiles au Yémen !
La majorité de nos concitoyens semble avoir accepté que les rescapés des guerres dans lesquelles la France est impliquée, se noient à quelques encablures de nos plages.
Mes convictions pacifistes, antimilitaristes en prennent un sacré coup quand nos propres gosses acceptent que leur mômes, nos petits enfants, soient confiés à l’armée au travers du Service National Universel ?
Quand ils acceptent que les flics, l’armée puissent entrer dans les collèges et lycées pour y formater la jeunesse ? Pour la mettre à genoux !
Gamins, nous avions des colonies de vacances et des centres de loisirs pour nous socialiser et si, en 1968, nous avons refusé la blouse au lycée çà n’était pas pour vêtir un treillis !

La génération des « vieux fourneaux » est en voie de disparition.
Ce qui est sûr c’est que la planète survivra aux « vieux fourneaux » comme elle survivra à l’espèce humaine n’en déplaise à tous ceux qui s’inquiètent plus des changements climatiques que de l’émancipation des femmes et des hommes !
« Quelle planète nous allons laisser à nos enfants ? » où « Quels enfants nous allons laisser à la planète ? Quelle est la bonne question à se poser ?
A la veille du « grand retour à l’âge des cavernes », à la veille d’une nouvelle « ère de glaciation de l’humanité », les « vieux fourneaux » sont une espèce en voie de disparition, comme les dinosaures. Le retour en force des nationalismes, des extrêmes religieux et politiques, la propagation des guerres militaires ou sociales, le silence assourdissant de la majorité de nos concitoyens, entraînent inexorablement l’humanité à sa perte.
« Vieux fourneaux-dinosaures », nous sommes en passe d’être :
La dernière génération qui aura vécu quand même sur de réels « principes de solidarité. Je me rappelle qu’enfant de mineur en grève (années 1960), j’ai bénéficié avec d’autres gamins de la solidarité des habitants de Carmaux et d’Albi, pays de Jean Jaurès !
La dernière génération qui aura pu « s’enrichir des relations humaines » plutôt que de « cultiver l’égoïsme et l’individualisme forcenés » de plus en plus présents à l’ère, paraît-il, de la communication,
La dernière génération qui aura « choisi de lutter pour un avenir meilleur » plutôt que de « vénérer le consumérisme », de militer dans la rue et à l’usine plutôt que sur « Face de bouc »,
La dernière génération à avoir milité pour le pacifisme et l’antimilitarisme, à avoir « déserté les casernes » en conquérant le droit à l’objection de conscience.
Alors, pas de regrets, pas de rancœur mais un constat : si notre génération n’a pas réussit à modifier les rapports de forces, à affaiblir durablement le capitalisme, les générations qui nous suivent n’en sont pas plus capables pour l’instant. Et toujours la même et éternelle raison, le « silence assourdissant des pantoufles », cette majorité de femmes et d’hommes qui depuis toujours préfère remplir les stades que les rues ou les usines occupées.
C’est vrai, çà n’est pas nouveau mais c’est de plus en plus désespérant.

 ...Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui pouvant choisir d’être soumis ou libre, repousse la liberté et prend le joug, consent à son mal... [1] 

Alors que faire ?

Malgré les trahisons, les abandons et les majorités silencieuses il n’y a pas d’autre choix que de garder nos colères vives pour ne pas connaître Globalia, cette dictature pouvant tour à tour être dure, façon répression Gilets jaunes ou douce comme l’annonçait Aldous Huxley en1932 :

La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader, un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude.

Michel D.



Notes

[1Etienne de la Boétie