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Théâtre : « Nous sommes des lieux de désordre »

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Alors que les théâtres sont fermés depuis on ne sait même plus trop quand, et qu’ils ne réouvriront semble-t-il qu’après les pistes de ski, Jérôme Favre appelle, plutôt qu’à quémander, à assumer le caractère inutile de la pratique théâtrale. Et l’invite à renouer avec son caractère dangereux. Si cela requiert une transformation : « Faisons-le dans des églises en ruine, jouons-le dans des hangars abandonnés, des salles des fêtes humides, sur des gradins de paille, derrière des coulisses de carton... »

Nous devons cesser de revendiquer notre utilité économique ou notre utilité sociale. Nous ne servons et ne devons servir à rien. Cet argument nous enferme dans une conformité aveugle à l’ordre rationnel, à l’ordre économique, à l’ordre libéral. Revendiquons le désordre. Revendiquons d’être improductifs.

NOUS SOMMES INUTILES ET C’EST CELA QUI EST BEAU. QUI EST BIEN.

Nous sommes des lieux d’imagination, d’invention et de pensée, de transmission et d’éducation. D’accord.
Des espaces où déployer des fictions, raconter des histoires, et ces histoires font partie du réel, fabriquent des mondes dans le monde, l’augmentent et l’étirent à notre façon – et nous nous lovons dedans, nous y trouvons des parties indomptées de nous-mêmes.

Mais nous sommes aussi des lieux de transgression et de révolte, des lieux de renversement, de colères, de débats et de désaccords.
Des espaces de fête, de rire, de cris, de corps.
Nous postillonnons, nous crachons, nous hurlons, nous buvons dans des verres sales. Nous nous trainons par terre, nous nous embrassons, nous nous léchons, nous nous mettons nu.e.s.
Nous sommes des lieux de commun, de collectif, de communauté.

C’est tout cela le théâtre, tout cela à la fois. C’est pour tout cela que nous le pratiquons, pour tout cela que nous nous y rendons.
C’est aussi comme cela que nous vivons et que nous travaillons, dans ce mélange unique de sérieux et de dérision, d’oppositions féroces et de fraternités sublimes, de joie profonde et d’inquiétude irrémédiable.
C’est unique. Et c’est cela dont nous sommes privé.e.s.
Ce n’est ni essentiel ni utile à qui que ce soit, à quoi que ce soit.
C’est juste rare et à contre courant de tout.

C’est un endroit perdu, qui ne ressemble à rien. Tout le monde est invité, même si peu sont ceux / celles qui s’y rendent. Mais peu nous importe. Peu m’importe. C’est juste à nous. Et il n’y a aucune raison qu’on nous le prenne.

NOUS N’AVONS À NOUS SOUMETTRE À AUCUN ORDRE,
NICURITAIRE, NI SANITAIRE.
NOUS DEVONS JOUER SI NOUS LE VOULONS, CESSER DE SUPPLIER QUON NOUS LAISSE OUVRIR, D’ARGUER DE NOTRE RESPECT DESGLES OU DE L’ABSENCE DE RISQUE. AU CONTRAIRE. NOUS SOMMES PEUTTRE EN FACE D’UNE CHANCE UNIQUE : CELLE DE REFAIRE DU THÉÂTRE UN LIEU DE RISQUE.

Pour ne plus aller au théâtre comme on va au club de gym, comme on se rend visite, une occupation parmi d’autres. Le théâtre n’est – ni ne doit être – un loisir ou une activité économique, il n’est pas un morceau du programme de l’éducation nationale. Il n’est pas un succédané des politiques sociales.
La confrontation avec une œuvre d’art, d’autant plus si elle est vivante, constitue un risque. Celui de se laisser emporter, là où on ne veut pas aller, là où l’on n’est jamais allé. Et d’où l’on ne voudra pas revenir, peut-être.

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