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Les grévistes de la RATP tirent la sonnette d’alarme

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Plus d’un mois de grève sans discontinuer, des concertations qui tournent en rond, un dédain affiché du pouvoir… Les grévistes de la RATP tirent la sonnette d’alarme : seuls, ils ne feront pas plier le gouvernement. Au passage, ces salariés qui se revendiquent « de la base » veulent un engagement beaucoup plus concret des organisations syndicales.

Article très intéressant sur l’état d’esprit des grévistes les plus radicalisés de la RATP et la nécessité d’élargir la lutte sous peine de défaite assurée, paru dans Médiapart le 7 janvier 2020. Par Mathilde Goanec.

Réforme des retraites : les grévistes de la première heure veulent « un relais », sous peine de plier

Alors que s’enchaînent les concertations officielles, les grévistes engagés depuis le 5 décembre tirent la langue et s’alarment. « Cette semaine sera décisive, et je ne suis même pas sûr qu’on tiendra jusqu’à lundi », souffle un conducteur du métro parisien, lors d’une conférence de presse menée par de simples agents RATP, le 6 janvier à Paris, en présence de grévistes de la SNCF.
Avec pour certains 34 jours de mobilisation dans les jambes et la perspective d’un salaire de misère fin janvier, l’amertume s’ajoute aux difficultés financières. « Nous ne pouvons pas, avec nos collègues de la SNCF, porter seuls ce conflit. Nos moyens sont limités et cela nous engage financièrement, c’est lourd, constate Luc Chatelain, conducteur sur la ligne 5. Nous ne gagnerons pas sans le reste des salariés, tous les actifs doivent nous rejoindre, et pas simplement pour une journée. »
Ce texte lu aux médias a été voté lors des assemblées générales des lignes 2, 5, 6 et 7 du métro parisien, en compagnie des conducteurs du RER B. Un appel à la mobilisation générale « de la base, de collègues syndiqués ou pas ». Aucun responsable syndical n’est d’ailleurs présent pour cette conférence de presse improvisée à la dernière minute dans les locaux de la Maison de la grève, lieu alternatif du XIIe arrondissement de Paris, encombré par les cartons et orné d’une grande banderole au diapason : « Grève ou crève ».
Le message envoyé est d’ailleurs sévère : « Nous nous adressons aux organisations syndicales qui parlent en notre nom, arrêtez d’aller aux concertations, appelez franchement à la grève illimitée partout, utilisez tout de suite vos ressources financières pour nous venir en aide, on en a besoin maintenant », liste Samy Tendron, lui aussi gréviste de la ligne 5. Les cagnottes de grève, largement médiatisées ces derniers jours et dont les montants peuvent paraître astronomiques, ne suffiront pas à desserrer l’étau. Le versement éventuel des quelques dizaines d’euros d’aide pour les grévistes qui en feront la demande interviendra après la fin du mouvement, sur présentation du bulletin de pointage officiel des jours d’absence.
Kader Laireche, conducteur sur la ligne 7, enfonce le clou : « Les syndicats, qu’ils arrêtent de nous pondre des grèves d’une journée qui ne servent à rien. » Certains ont encore en travers de la gorge la période des fêtes de fin d’année, officiellement sans trêve mais encadrée par la manifestation du 17 décembre et celle du 9 janvier à l’appel de l’intersyndicale, sans action d’envergure entre les deux. « Les chefs sont bien au chaud mais pendant ce temps-là, nous, on a perdu 15 jours de salaire, et pour quel résultat ? », relève un conducteur du RER B.
« Il faut des grèves partout », n’a pourtant cessé de répéter Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, comme ici au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC, excluant cependant de boycotter l’énième tour de piste dans les ministères. Le patron de la CGT s’est également rendu sur plusieurs piquets de grève, comme le 27 décembre à Vitry-sur-Marne, le 28 à Pantin, en Seine-Saint-Denis, ou devant les grands magasins parisiens le 3 janvier pour une distribution de tracts.
Mais au quotidien, depuis un mois et demi, les salariés de la régie de transport francilienne, grévistes non syndiqués ou simples adhérents, disent les mille difficultés à s’organiser, malgré l’implication d’un certain nombre de permanents des bourses du travail : « On a du mal à avoir des locaux pour faire nos assemblées générales, certaines grosses imprimeries syndicales refusent d’imprimer nos tracts, s’il n’y a pas leur logo dessus, on prend sur nos caisses de grève pour acheter du café, des gâteaux, du papier… », racontent-ils.
Les ambiguïtés de la parole syndicale sont aussi crûment critiquées. « Le porte-parole de l’Unsa, Laurent Lescure, est favorable à la réforme, or l’Unsa RATP est la première à se lancer dans une grève dure. Laurent Berger veut une retraite par points, la minute d’après les cheminots CFDT appellent à la grève. Qui ces gens représentent-ils ? Comment leur faire confiance ? »
L’analyse du malaise social faite par le conducteur Fabrice Nunez n’est pas moins pessimiste : « La plupart des salariés du privé travaillent dans des toutes petites entreprises où les syndicats sont inexistants. Dans les grosses boîtes du CAC 40, la CFDT est souvent en tête, donc il n’y a pas d’appels à la grève. Comment trouver les relais pour amplifier le mouvement ? » La CFDT est effectivement devenue la première organisation syndicale dans le privé et appelle du bout des lèvres, après un mois et demi de conflit, à se mobiliser contre « l’âge pivot ».
Le corps enseignant, avec lequel des ponts ont été jetés dès le début de la mobilisation, n’a guère l’habitude de la grève reconductible, même si le premier degré ainsi que les professeurs de lycée ont surpris par leur engagement, les 5 et 17 décembre. Les grévistes de la RATP voudraient pourtant passer le relais, et les voir partir en « illimitée ». Mais même si certains ont fait cinq, six jours de grève en décembre, rien à voir avec le marathon de la RATP.
Trop sages, mal payés et sans 13e mois, inquiets des élèves qu’ils laissent à la porte, les enseignants font valoir leurs réticences. « Nous aussi on laisse les usagers en panade sur le quai, c’est une sacrée responsabilité, répond Philippe, de la ligne 5. Nous avons des femmes, des enfants, des amis, qui ne peuvent pas non plus aller bosser à cause de nous. »
La lassitude s’insinue pas à pas, alors même que le pouvoir semble vouloir jouer le pourrissement. « En assemblée générale, on se laisse porter par les discours galvanisants et chacun lève la main pour reconduire la grève, mais pour quelle stratégie ? Nous sommes au final une infime minorité à faire grève en continu dans le pays », ne peut s’empêcher de constater un gréviste. Malgré le soutien d’une partie de l’opinion, qui se manifeste concrètement. « On nous dépose des sandwichs, de la bouffe, un “gilet jaune” d’Île-de-France est venu en camion nous déposer plein de pommes et des bouteilles de cidre de son exploitation, raconte Luc Chatelain. Nous constatons tous les jours que la population ne veut pas de cette réforme. »
« Nous sommes un million dans la rue, le gouvernement s’en fout, souligne son collègue Samy Tendron. Nous ne voulons pas durcir, nous ne voulons pas de problèmes, mais il nous reste quoi comme solution ? » Le mouvement très radical des gilets jaunes « est né de ce constat d’impuissance », rappelle Fabrice Nunez, en écho aux dizaines et dizaines de samedis manifestés en 2018, puis 2019, parfois dans le chaos.
Les grévistes n’en perdent pas pour autant l’espoir de convaincre : « Avec la clause du grand-père, je ne suis même plus directement concerné par la réforme, martèle Fabrice Nunez. Et pourtant, cela fait 34 jours que je suis en grève. Même les retraités d’aujourd’hui ont à craindre pour leur pension. Faire grève, ce n’est pas perdre de l’argent, c’est investir pour l’avenir. » Verdict jeudi… (9 janvier) et au-delà.



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