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Gilets jaunes : on ne se révolte pas pour des prunes ! (II)

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Depuis le début du mois de mai 2019, les Gilets jaunes de la Montagne limousine s’étaient dotés d’une « caravane du peuple », dont certaines des aventures judiciaires ont déjà été racontées sur ce site. Nous vous proposons ici un autre épisode de cette curieuse saga.

Acte I : promener le poussin

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C’était un jour de beau temps, au mois de juin 2019, le 9 pour être précis. Les Gilets jaunes de la Montagne limousine menaient avec ceux de la 23 à Ussel une petite opération de « reprise de rond-point ». Ils étaient armés de leur terrible poussin roulant, qui serait rejoint ce jour-là par deux cousins que ceux de la 23 venaient de finir de pondre. Des cousins bientôt surnommés « la poussinette » et « le gros poussin », dont le baptême serait accompagné par l’érection d’une splendide sculpture en hommage à la révolte en cours.

Sur la route menant à Ussel, ils ne furent pas surpris (bien qu’un peu dépités de leur propre naïveté – il y aurait eu tant d’autres routes à emprunter !) de se faire contrôler par la maréchaussée. Un contrôle aussi poussé que possible, qui passa par la Passat non moins que par le poussin. Papiers du conducteur ! Papiers du véhicule ! Papiers de la caravane ! Test d’alcoolémie (à 10 h 15 du matin) ! Et enfin… test salivaire ! Tout était en règle, jusqu’à ce test salivaire qui se mit sournoisement à virer positif sur ses trois couloirs de coloration, correspondant à quelque chose comme le cannabis, la cocaïne, et les acides. Fichtre ! Les gendarmes avaient-ils affaire à une sorte de polydrogué potentiellement paranoïaque, voire paranormal ? Les tests complémentaires en laboratoires révéleraient plus tard qu’il n’en était rien, l’ultra-addict putatif s’avérant finalement être négatif aux trois vérifications. Mais fi ! Les schtroumpfs tenaient là un prétexte en or massif pour justifier une de ces petites mesures de rétorsion que les Gilets jaunes connaissent désormais presque tous : la répression discrète ! Celle qui n’a même pas à passer devant un juge et s’applique, dès qu’un bon prétexte se présente, sur seule décision des sbires assermentés de l’exécutif...

« Vous êtes fait ! », jubila le major. « Le bidule à buvards vous a balancé ! Rétention du permis de conduire pour 72 heures, jusqu’à retour des tests complémentaires effectués en laboratoire ! Voyez comme je vous prélève un peu de salive ici et là avec mon bâton magique, comme je mets ce bâton dans une enveloppe spéciale sté-ri-li-sée, puis comme je referme avec application le battant de la susmentionnée enveloppe ! Elle va partir au laboratoire des schtroumpfs, et nous verrons bien alors à quelles honteuses consommations vous vous êtes adonnés ! Donnez-moi séant votre numéro de téléphone, afin que je puisse vous prévenir lorsqu’on nous aurons confirmation de vos forfaits ! »
Le conducteur, M. V***, s’exécuta, remplissant avec dépit l’« avis de rétention du permis de conduire » qui était dressé à son encontre. Ses dénégations n’y faisaient rien, et il voyait bien que le major jubilait… « Quelle importance d’être innocent lorsque des bidules assermentés vous donnent tort et donnent des ailes aux schtroumpfs ? », maugréait-il intérieurement, sachant bien que même si l’avenir lui donnait raison, le mal serait fait et la sentence appliquée, de la même manière qu’avec d’autres mesures sournoises (comme « l’assignation à résidence préventive » qui même si elle pouvait être invalidée a posteriori, n’empêchait pas l’application de rétorsions immédiates et sans appel.

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La Passat et le poussin passèrent entre les pouces du passager, dûment contrôlé en passant, et la journée put se poursuivre dans la joie malgré quelques relents amers. « Il ne l’emportera pas au paradis », caquetait-on en chœur au coin du carrefour conquis par les caravanes.
Quelques heures ou quelques jours plus tard, un petit post pestait sur Facebook contre les petitesses des pandores. « Ce major ne perd rien pour attendre », disait un mot de colère publié par on-ne-sait-qui disposant des codes d’administration du compte...

Acte II : la voix de la vengeance

Domicile de M. V***, répondeur téléphonique, 3 juillet.
« M. V*** bonjour, le chef D*** de la brigade de recherche de ***, est-ce que vous pourriez me rappeler s’il vous plaît au 06 XX XX XX 37. Merci ».
M.V*** n’écoutait jamais son répondeur, pas plus qu’il ne décrochait son téléphone, lassé des appels de démarcheurs convaincus qu’il avait besoin de faire poser sous sa toiture des feuilles d’aluminium financées par la Région. L’isolation du logement était sans doute chose importante mais, d’une part, il reconnaissait avec d’autres que l’État avait déjà beaucoup fait pour l’isoler (en éloignant toujours plus les administrations et les services publics anciennement de « proximité ») et, d’autre part, il pensait que si une véritable isolation thermique de son logement était à faire, il avait d’abord besoin de déterminer une méthode avec son propriétaire, ce qui n’était pas compatible avec la manière de harcèlement que lui faisaient subir cinq à dix appels de démarcheurs et de robots par jour… Mais ne nous égarons pas. Disons simplement que M.V*** ne se doutait pas que d’autres forces non moins insistantes allaient à leur tour envahir son répondeur.

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La première fois où il découvrit le message du gendarme D***, c’était donc le 28 juillet. Il décida de n’y donner aucune suite, compte tenu d’une part que presque un mois étant déjà passé, l’affaire pour laquelle on voulait lui parler devait être de bien peu d’importance ; et d’autre part, du fait que toute prise de contact avec la maréchaussée lui était a priori désagréable, bien informé qu’il était de l’acharnement avec lequel les forces de répression conspiraient à poursuivre en justice le moindre écart commis par les Terribles Gilets jaunes. Il s’amusa donc pendant quelque jours de constater que contrairement à ce que faisaient souvent ses compagnons de révolte, lorsqu’on ne prêtait pas moindrement le flanc à de telles tentatives de hameçonnage, il pouvait arriver qu’elles s’éteignent d’elles-mêmes ! Au fond, ceux qui s’adonnaient à ces petites tracasseries devaient bien être eux aussi convaincus du peu de sérieux qu’il y avait à enquêter sur des anecdotes…
Il déchanta pourtant quelques jours plus tard lorsqu’il découvrit sur son répondeur un nouveau message, d’ailleurs à tel point identique au premier qu’il se demanda d’abord s’il était bien l’œuvre d’un de ses frères humains :
« M. V*** bonjour, le chef D*** de la brigade de recherche de ***, est-ce que vous pourriez me rappeler s’il vous plaît au 06 XX XX XX 37. Merci. »
« Voilà donc bien un signe de ce qu’on appelle un organe d’État », se dit-il vaguement inquiet. « Je commence à me rappeler pourquoi certains l’appellent "le plus froid des monstres froids"… Quelle constance des mots et de la syntaxe ! De quelle discipline intraitable, glaçante, elle soit être le symptôme ! » Mais au-delà de ces considérations dignes d’un nietszchéisme de comptoir, il prit également acte de ce que la machine qui avait cherché à le convoquer dans ses rouages semblait plus décidée à lui faire entendre ses raisons qu’il ne l’avait cru.
« Diable ! Et si je continuais à attendre ? », se dit-il pendant quelques jours. Malheureusement les appels se multipliaient, lui laissant de plus en plus la vague impression qu’une sorte de gueule gigantesque était lentement en train se s’ouvrir, et qu’elle viendrait bientôt refermer ses crocs sur lui. Il arriva même que son colocataire reçût pour lui un message qu’il lui transmit, concourant bien malgré lui à alourdir la sourde inquiétude dont il n’arrivait plus à se départir.
« Me voilà fait », se disait-il de plus en plus souvent. « Je ne sais pas ce qu’ils me veulent, mais je sais bien au fond que les détails importent peu. Je suis un Terrible Gilet jaune, et l’État poursuit sans répit les Gilets jaunes, non pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont. Il ne me reste plus qu’à affronter mon destin... »
Un jour de lassitude, M. V*** finit donc par décrocher son téléphone pour composer le zérosix du gendarme qui insistait pour lui parler. Celui-ci lui fit savoir qu’il avait pour mission de l’entendre « pour une affaire le concernant », et après quelque insistance de M. V***, il finit par lui avouer (ainsi qu’en vérité, la loi l’y astreignait) que l’affaire en question concernait des activités sur Internet en lien avec le mouvement des Gilets jaunes… L’enchaînement fut rapide, bien que M. V*** se crut rôdé :« je dois vous entendre je n’ai rien à déclarer je n’aurai pas plus à dire si vous m’entendez oui mais je dois vous entendre c’est mon travail mais puisque je vous dis que je n’ai rien à déclarer écoutez je n’ai pas le choix pouvons-nous convenir d’un rendez-vous non je ne suis pas disponible allons vous avez bien un moment la semaine prochaine non pas la semaine prochaine ah bon alors cette semaine non pas cette semaine alors quand bon d’accord cette semaine ah très bien êtes vous disponible mercredi oui alors disons mercredi quatorze heures trente à la brigade d’accord. »
Et voilà. M. V***, qui n’en avait pourtant aucune envie, venait de téléphoner à un enquêteur pour prendre rendez-vous pour une audition. Celui-ci allait d’ailleurs lui proposer dans la foulée de lui rendre visite pour lui remettre sa convocation… Mince, se dit-il, n’était-ce pas Emmanuel Macron qu’on devait venir « te chercher chez toi » ?

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Acte III : non.

Il est donc de ces engrenages sournois, d’abord tout petits et d’apparence anodine, mais si bien construits par les années de procédure qu’on ne réalise pas au premier abord que chaque geste, chaque instant où l’on ne restera pas sourd au chant des sirènes, vous amènera à faire un mouvement de plus, pour finir pas après pas par pénétrer de vous-même dans l’antre froide du monstre froid.
L’avais-tu oublié ? Il ne faut jamais répondre à une convocation.
C’est dur ? Oui c’est dur. Mais il ne faut JAMAIS répondre à une convocation.
Réfléchis, reprends ton souffle. Considère la situation. Tu connais, tu sais les expériences des autres, et les tiennes. Prends du recul. Considère la situation.
Si tu rappelles l’officier, il voudra te voir. Si tu acceptes de le voir, il voudra te faire signer ta convocation. Si tu signes ta convocation, tu te sentiras tenu de t’y rendre. Si tu t’y rends, non seulement tu te mettras entre les mains du gendarme, mais en outre, tu seras dans ses murs, et donc dans les murs d’un organe du plus froid des monstres froids. Au-dessus des murs il y a le parquet (oui, c’est le monde à l’envers). La brigade réfère au parquet, le parquet contrôle la brigade. Si tu n’as rien à déclarer, le parquet ordonnera peut-être la poursuite de l’enquête, et tu auras perdu ton temps à venir comme ça ne rien déclarer, puisqu’il y aura toujours une enquête. Si tu refuses de donner ton ADN, le parquet demandera peut-être qu’on te le prenne sous la contrainte, alors tu seras placé en garde à vue. Alors tu te seras toi-même rendu entre les murs de ta cellule.
Réfléchis.
Si tu ne rappelles pas l’officier, il devra décider, avec ou sans le concours du parquet, si cela vaut vraiment la peine de t’entendre, et celle de venir te chercher. Le parquet, l’officier, n’ont-ils pas d’autres affaires plus sérieuses à traiter ? Tu n’en sais rien au fond ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il subsiste une chance pour qu’ils ne le fassent pas. Alors que si tu viens de toi-même, tu seras entre leurs murs. Tu crains qu’ils viennent te chercher chez toi ? Mais la situation sera-t-elle différente si tu te rends à la brigade, que tu n’as rien à déclarer, et que la poursuite de l’enquête est décidée pour trouver des éléments complémentaires malgré ton silence ?
Réfléchis. Considère la situation. L’État, ses organes et son parquet ont décidé de te poursuivre parce que tu es un Terrible Gilet jaune. C’est leur choix, pas le tien. Ce choix n’attend pas d’autre raison que le fait que tu sois Gilet jaune. Ton concours éventuel, il ne concourra qu’à ta perte, avec en plus le sentiment humiliant d’y avoir contribué… Ne vaut-il mieux pas les laisser patauger dans leurs enquêtes et décider par eux-mêmes jusqu’où ils sont prêts à te poursuivre ?
Bon. Certes. Oui-da. Merci les équipes de soutien juridique, merci les bons avocats.

Oui, à la réflexion, le pari semble toujours le bon. Les faits lui donnent d’ailleurs raison en un clin d’œil : combien de Terribles Gilets jaunes ont cessé d’être inquiétés après avoir laissé courir les enquêteurs ? Quelques-uns, sans doute, on l’entend ici et là.
Combien ont été relaxés après avoir accepté de danser avec le parquet ? Aucun, pour ce qu’on en sait.
Qui, déjà, a été relaxé… ? Ah, oui : des flics, beaucoup de flics. Bon.

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Joute verbale :
- Allô M. D*** ? Bonjour, ici M. V***.
- Oui ?
- J’imagine que vous êtes sur la route, alors autant vous appeler tout de suite. Je viens enfin d’avoir mon avocate, et en accord avec elle, j’ai décidé de ne pas me rendre à mon audition.
- Attendez, mais moi j’étais sur la route.
- Oui c’est pour ça que je vous appelle.
- C’est dommage. Moi je dois vous entendre et je vais devoir mobiliser des moyens.
- Nous ne pensons pas que vous allez mobiliser des moyens pour une affaire aussi ridicule.
- Ce n’est pas une affaire ridicule. Vous savez très bien qu’il y a des menaces sur un gendarme.
- Ce ne sont pas des menaces. Juste l’expression d’une colère sans conséquence.
- C’est dommage quand même. Vous êtes en train d’envenimer la situation. Ce qui allait se passer, c’est que je vous aurais entendu, vous n’auriez bien sûr rien déclaré, et l’affaire aurait été classée sans suite.
- Je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas vous qui décidez. Dès que je vais mettre les pieds au poste, on va vous demander de prélever mon ADN, je vais refuser, et je serai quand même en garde à vue. Dans tous les cas je suis perdant. Autant ne pas prêter le flanc à ma propre répression, c’est à vous de voir c’est tout.
- Je vous répète que je vais devoir mobiliser des moyens pour vous forcer à venir.
- Nous ne pensons pas que le parquet va demander une telle mesure. Cette affaire est ridicule, nous savons tous que nous n’avons pas de temps à perdre avec ça.
- Donc M.V***, vous refusez de vous rendre à l’audition ?
- Oui.
- Très bien c’est vous qui voyez…
- Bonne journée Monsieur.

Et revoilà. C’était maintenant au « ministère public » de voir s’il insisterait dans cette enquête absurde jusqu’au point de venir chercher M. V*** chez lui. Il était impossible de savoir si ce choix éviterait que les emmerdes se poursuivent, mais ce qui était certain, c’est que le choix inverse ne les aurait pas plus empêchées : il avait été désigné, elles étaient déjà là.

Nous vous tiendrons au courant de suites de cette anecdote, et nous comptons sur un soutien maximal dans le cas où cette affaire de prétendues « menaces » finirait par être portée devant la justice ; un soutien d’autant plus important que de leur côté M. Castaner et ses sbires de la « promotion Gilets jaunes » courent encore, et que le gouvernement continue d’employer régulièrement des armes de guerre contre sa population.

Voir Gilets Jaunes : Dans la rate des coups de lattes

Moralité (1) :

La première règle de l’autodéfense juridique est : il ne faut jamais parler aux enquêteurs.
La deuxième règle de l’autodéfense juridique est : il ne faut JAMAIS parler aux enquêteurs.
https://infokiosques.net/spip.php?article538

Moralité (2) :

Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue.

Dom Helder



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