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La jeunesse emmerde le reconfinement

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Le vendredi 23 octobre, un couvre-feu est imposé à la Haute-Vienne, avec pour objectif de ralentir l’épidémie de COVID-19 avec le moins de conséquences possibles sur l’économie, comme le montre le peu de contraintes imposées aux entreprises. Dès le 29 octobre, c’est un reconfinement qui a été décidé, moins contraignant que celui du mois de mars pour les entreprises mais tout aussi fort pour les étudiants.

Les mesures sanitaires qui touchent particulièrement les étudiants. Pourquoi ?

La cible désignée par les mesures sanitaires de cette fin octobre semble être les jeunes, reprenant en cela une longue tradition de stigmatisation de la « jeunesse » et en particulier les étudiants. Ces derniers ont été la cible d’un effet de loupe médiatique dès le mois de septembre en étant accusés d’être les principaux responsables de la deuxième vague épidémique. Dans les faits, on dispose de peu de données pour juger ce constat, mis à part que le taux d’incidence du COVID-19 est plus grand chez les 20-29 ans que dans toute autre classe d’âge. Il est probable que les fêtes étudiantes ont contribué à la reprise épidémique, surtout les plus massives qui sont liées aux rites d’initiation de certaines filières, par ailleurs contestables par bien des aspects et qui ont surtout lieu en tout début d’année universitaire. Les données disponibles concernent les « clusters » et indiquent que les premiers lieux de contamination par le SARS-CoV-2 sont les lieux de travail et les lieux d’enseignement (primaires, secondaires et universités) [1]. Ces données présentent certainement un biais de sélection car les premiers lieux de contamination correspondent également aux lieux où la traçabilité des cas contacts est la plus facile et donc la plus efficace, cependant elles représentent 10 % des infections, ce qui n’est pas du tout négligeable. Faute de mieux, elles auraient donc pu servir de base à la politique de santé publique, et les lieux de travail ainsi que les écoles primaires et secondaires auraient été visées au même titre que la population étudiante. Il n’en a rien été.

D’autres données publiées récemment [2] montrent que le taux d’incidence, c’est-à-dire le nombre de cas de COVID-19 confirmés pour 100 000 habitants, est au moins aussi haut dans les communes entourant Limoges qu’à Limoges même :

Or les étudiants habitent principalement à l’intérieur de Limoges, les communes limitrophes étant plutôt des cités-dortoirs comptant d’importantes zones pavillonnaires peuplées en majorité de couples d’employés installés dans des vies mornes et des déplacements pendulaires vers et depuis leur lieu de travail.

Malgré ces données, des mesures nettement hostiles aux jeunes ont été prises : en plus d’explicitement viser les fêtes étudiantes, elles vont empêcher un grand nombre d’emplois précaires qui permettent aux étudiants de financer leurs études, soit parce qu’ils n’en auraient pas les moyens sinon, soit parce qu’ils souhaitent prendre de l’autonomie par rapport à leurs parents. Les difficultés à venir pour la restauration, par exemple, n’ont pas de gros effets sur les jeunes en tant que clients car ils n’ont souvent pas les moyens nécessaires pour cela (hors restauration rapide de qualité médiocre), en revanche ils sont fréquemment les employés de ce secteur. Les plus cyniques leur conseilleront de se précariser un peu plus en rejoignant les bataillons de cyclistes-livreurs qui seront nécessaires pour répondre au boom prévisible des livraisons à domicile.

Des jeunes ciblés par le gouvernement

Couvre-feu et reconfinement vont avoir des conséquences amplifiées par le refus du gouvernement, ce mois-ci, de créer un revenu minimum pour les moins de 25 ans comme le réclamaient de nombreuses associations [3]. Un autre événement récent va également dans le même sens : le 14 octobre dernier, Macron a annoncé une aide exceptionnelle pour les bénéficiaires de l’APL (aide personnalisée au logement), dont les moins de 25 ans sont une part importante. Le lendemain de l’interview de Macron, le premier ministre annonçait que ça ne serait pas le cas pour les bénéficiaires n’ayant pas d’enfant à charge, excluant massivement les jeunes. Les nombreuses protestations ont provoqué un nouveau revirement le 18 octobre, et finalement tous les bénéficiaires des APL recevront l’aide exceptionnelle... L’ensemble montre clairement que les jeunes sont la cible et il ne faut pas chercher bien loin l’explication : les jeunes constituent un ensemble identifiable facilement, ils ne disposent d’aucun pouvoir institutionnel ou économique et ils votent peu et mal (du point de vue du gouvernement).

La perspective d’une campagne ciblée contre l’enseignement supérieur

D’un point de vue épidémiologique, on ne savait pas ce qu’on pouvait attendre du couvre-feu car il a rarement été utilisé pour des raisons sanitaires et aucun argument scientifique ni jeu de données n’ont été fournis pour le justifier. Il en est de même pour le confinement allégé et cette absence d’argumentation rigoureuse est un élément de plus dans ce qui apparaît comme une tradition anti-intellectuelle du mandat Macron qui, pour résumer, a commencé par une absence de programme lors de sa campagne et qui se poursuit ces derniers mois par une stratégie de dénigrement envers l’enseignement supérieur. L’élément récent le plus notable est le vote de la loi pluriannuelle pour la recherche (LPPR) le 24 septembre, ignorant largement la communauté universitaire qui conteste le projet depuis de longs mois, de façon assez inoffensive cependant.

Plus près de nous, en ce mois d’octobre, Blanquer (ministre de l’Éducation nationale pour ceux qui ne le connaissent pas) a suggéré que l’islamo-gauchisme présent dans les universités constituait une complicité intellectuelle aux attentats islamistes qui touchent notamment la France ces dernières années [4]. Le contexte de cette sortie était la frénésie politique et médiatique qui a suivi le meurtre et la décapitation d’un professeur d’histoire à Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre dernier.

Ces attaques contre les universités peuvent peut-être s’expliquer d’une façon un peu similaire au cas des étudiants et des jeunes en général : les universitaires votent plus qu’eux mais tout aussi mal du point de vue du gouvernement.

Déclinaisons locales

Sur le plan local, l’enseignement supérieur n’échappe pas aux conséquences des assauts menés contre lui. L’université de Limoges et les écoles d’ingénieurs sont plutôt petites et subissent par conséquent une forte pression pour grossir ou faire partie d’ensemble plus grands, quitte à constituer des attelages ridicules géographiquement, le meilleur exemple étant la tentative de former l’université confédérale Léonard-de-Vinci entre Poitiers, Limoges, Tours et Orléans.

Dans le même ordre d’idée, l’université de Limoges tente de monter un projet consistant à créer une énorme école d’ingénieur intégrant le réseau INSA (Institut national des sciences appliquées), sur la base de l’école existante ENSIL-ENSCI et en siphonnant au moins en partie la faculté des sciences et techniques de l’Université. Ce projet vient d’être enterré par l’INSA lui-même ce mois-ci, au grand dam de l’équipe dirigeante [5], mais cela ne devrait pas empêcher d’autres projets de ce genre de voir le jour à l’avenir : la ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur est venue rassurer le microcosme limougeaud à ce sujet tout en assurant le service après-vente de la LPPR [6].

Il faut dire qu’un très gros projet immobilier est lié à la création de l’INSA : il n’apportera certainement rien aux étudiants injustement ciblés par les mesures sanitaires, tout ce qu’on peut espérer est qu’il n’est pas le produit d’un arrosage des élus par les industriels du bâtiment.



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